Le choc des ignorances

Il faut reconnaître aux barbus de la branche saharienne d’AQMI au moins ceci : ils ont un sens certain de la stratégie et de la prospective. En lançant leur offensive le 10 janvier contre Konna, première ville sur la route vers Bamako, leur objectif était moins de s’emparer de la capitale malienne — qu’ils auraient difficilement pu garder — que de provoquer la réaction qui n’a pas tardé à venir : l’intervention directe de la France, qui jusqu’à ce moment-là avait espéré pouvoir se cacher derrière une force multinationale africaine en cours de constitution, sans avoir à envoyer ses propres soldats sur le terrain. En attirant sur le territoire malien les armées de l’ancienne puissance coloniale, AQMI cherche à transformer un combat local — ou au mieux régional, mais en tout cas interne à une société musulmane — en un énième épisode de l’affrontement mondial entre «l’Islam» et «l’Occident» ; à faire passer au second plan ses exactions contre la population (musulmane) des villes du nord du Mali, son œuvre de destruction du patrimoine (musulman) de Tombouctou, les centaines de milliers de réfugiés (musulmans, sans exception) qu’il avait poussés à la fuite, pour présenter à l’opinion publique mondiale — musulmane comme non-musulmane — le schéma plus simple d’une guerre prétendument sainte contre l’envahisseur et l’occupant européen. La prise d’otages — spectaculaire, au sens propre du terme — qui a eu lieu à la base de British Petroleum (britannique) et de Statoil (norvégien) à In Amenas en Algérie n’en a été que le prolongement.

Sur le fond, David Cameron va dans le même sens. Si le Premier ministre britannique évite, tout de même, l’écueil du «choc des civilisations», il n’a pas hésité à évoquer une lutte «existentielle» avec l’islamisme qui risquerait de durer «des décennies». En cela, il peut compter sur l’appui du Daily Telegraph, sans doute le quotidien britannique aux réflexes les plus martiaux, dont édito du 18 janvier affirme :

«Quelle que soit l’issue de cet incident, M. Cameron a raison de rappeler que nous pouvons nous attendre à d’autres attaques du même genre dans les années à venir. Plus particulièrement, il affirme qu’AQMI et d’autres groupes terroristes de l’Afrique du Nord, qui s’épanouissent dans les zones non gouvernées des «États faillis», ont désormais la capacité de présenter une «menace importante et existentielle» à notre bien-être. […] Si, après les controverses irakienne et afghane, la Grande-Bretagne a des raisons de se méfier de conflits dans lesquels elle pourrait se voir entraîner malgré elle, il ne fait aucun doute que nos forces armées seront appelées à jouer un rôle dans l’endiguement de la menace islamiste — comme c’est le cas au Mali. […] Si M. Cameron veut vraiment combattre la menace posée par les terroristes islamistes, il devrait faire en sorte que nos forces armées aient à leur disposition les ressources et les effectifs qu’il faut.»

De son côté, Paul Collier, professeur au Blavatnik School of Government de l’Université d’Oxford, signe une tribune dans le Financial Times qui fait, en quelque sorte, l’apologie de la panique :

«Pour les islamistes, la victoire était à portée de main, ce qui aurait transformé le Mali en Somalie-bis. Face à cette perspective, Paris est passé en mode «panique» et a envoyé ses troupes au Mali. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les États-Unis n’ont toujours pas approuvé un soutien militaire aux Français, qui s’y trouvent donc seuls. […] Pourtant, la France n’avait guère le choix. Si le Mali était devenue une deuxième Somalie, les coûts politiques et économiques auraient été effroyables. […] Pour le Mali, comme le montre le raid [d’AQMI] en Algérie, le Sahara est l’équivalent de l’océan Indien [pour les Somaliens], et ses installations pétrolières et gazières sont des cibles au même titre que les pétroliers en pleine mer […]. L’Occident a tant fait d’erreurs qu’il n’a aucun droit de condamner l’intervention musclée de l’Algérie contre les ravisseurs. L’approche adoptée par les pays occidentaux en Somalie — qui consiste à payer discrètement les rançons — ne fait que transformer des rats en tigres.»

À l’autre bout de l’échiquier politico-médiatique, Jason Burke se montre nettement plus réservé. Auteur d’un livre sur Al-Qaïda qui a reçu les éloges, entre autres, de Noam Chomsky, Burke écrit dans The Guardian :

«Depuis le début de la prise d’otages en Algérie, David Cameron a souligné à plusieurs reprises la gravité de la menace posée par de tels incidents. AQMI et d’autres groupes en Afrique du Nord, selon lui, constituent une «menace importante et existentielle» qui serait «mondiale exigeant une réponse à l’échelle mondiale… qui durera plusieurs décennies». Cela doit être placé «en haut de l’agenda international», a-t-il déclaré dimanche.

[…] La rhétorique de Cameron est presque identique à celle des dirigeants britanniques et américains dans les premières années après les attaques du 9/11 — un moment de grande peur et d’ignorance profonde où la menace de l’islamisme radical, bien que souvent exagérée, était néanmoins grave. […] Aujourd’hui, l’extrémisme reste une menace, et une menace qui évolue ; mais il ne s’agit pas d’un danger «existentiel.»

Une des raisons pour lesquelles le vent a tourné contre Al-Qaïda et ses ramifications, c’est que les populations locales se sont retournées contre eux. Les sondages en Irak, en Jordanie, en Turquie, en Indonésie, en Arabie saoudite et ailleurs montrent comment, une fois que la violence avait frappé leurs propres quartiers, les gens ne voyaient plus en ces extrémistes des moudjahidine légitimes menant une «guerre mondiale» vieille de 1300 ans, mais des voyous, des criminels et des fanatiques qui défendent des intérêts qui n’ont rien en commun avec les intérêts des populations locales.

Certes, Cameron a su éviter de prononcer le mot «guerre». Mais ses propres services de renseignement et conseillers en relations internationales font remarquer depuis longtemps déjà que le «discours unique» d’un choc planétaire «existentiel»  est, pour des raisons théologiques aussi bien que psychologiques, l’un des meilleurs outils de recrutement à la disposition des extrémistes. Une telle rhétorique risque donc de devenir contre-productive.

Dans les colonnes de The Independent, Yasmin Alibhai-Brown, écrivaine et membre-fondateur de British Muslims for Secular Democracy, ne s’en prend pas seulement au langage utilisé par le Premier ministre britannique, mais aussi aux intérêts que, selon elle, il cache :

«Ce qui se passe en Algérie et au Mali […] montre comment nos dirigeants font le jeu des islamistes. […]

Ceux qui détiennent le pouvoir dans les pays occidentaux — en particulier les Britanniques et les Américains — […] se servent de chaque tragédie de ce genre pour semer la discorde. Ils se pavanent sur la scène mondiale, proférant des menaces et nous rappelant qui est le vrai patron. […] J’ai été franchement gênée d’entendre David Cameron exprimer son irritation colonialiste avec ces parvenus d’Algériens, qui sont allés de l’avant avec leur sauvetage sans demander la permission au Royaume-Uni ou aux États-Unis. […]

C’est que les choses ne sont plus les mêmes depuis qu’on a liquidé Ben Laden. Il nous faut un vrai méchant à détester. Alors voilà que surgit de la tempête du désert Mokhtar Belmokhtar, le Grand Méchant Borgne, alias «Mr Marlboro» puisqu’il s’est enrichi de la contrebande de cigarettes. Bigre ! Sans plus attendre, Kathryn Bigelow pourra faire un nouveau film macho. […] Bientôt le nom Belmokhtar sera aussi familier à nos enfants que celui de Voldemort. Et on aura fini par nous persuader qu’encore un autre djihad occidental est nécessaire pour contrer ce monstre maléfique, pour que le monde puisse à nouveau vivre en sécurité. Bien sûr, ce jour tant promis ne vient jamais… Cameron a déclaré hier que la Grande-Bretagne ferait preuve d’une «volonté de fer». De son côté, Leon Panetta, le secrétaire américain à la Défense […] a averti que les terroristes seraient «traqués», qu’ils ne trouveraient «pas de sanctuaire, aucun refuge, ni en Algérie, ni en Afrique du Nord, ni ailleurs.»

Mais la vérité, c’est que la plupart des terroristes malveillants et impitoyables trouveront sanctuaire, même parmi les gens qui les détestent, dont la vie est gâchée par l’islamisme extrême. Parce qu’on déteste et on craint encore plus l’Occident. Pas les grandes civilisations de l’Occident — celles-ci sont au contraire admirées, convoitées. Ce sont l’hypocrisie de l’Occident, son indifférence face à la souffrance de ses victimes, sa paranoïa, ses mensonges et ses guerres catastrophiques que l’on déteste.

Pire encore : depuis le 9/11, la vie d’un Blanc semble être plus importante que d’autres vies, et tous les moyens, qu’ils soient légaux ou illégaux, seraient devenus acceptables parce que la fin est plus importante que les moyens. Et la fin, c’est de maintenir les privilèges de l’Occident. Des pays comme l’Algérie et le Mali, déstabilisés par des extrémistes musulmans, savent que les interventions occidentales sont toujours intéressées. Leurs peuples feront partie des débris inévitables. Il s’agit d’un marché déloyal, auquel on opposera de plus en plus de résistance, car il ne représente que chaos sans fin pour des gens parmi les plus pauvres de la planète.

Peter Cross (de Londres pour Réalités)

 

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