« Touche pas » à mon médecin

Décidément le sort (ou les hommes) semble s’acharner contre les médecins tunisiens. Après l’arrestation, puis la libération,  de trois médecins dans l’affaire Chammakhi, un jeune tunisien décédé en 1991 sous la torture, voici un autre confrère arrêté, puis heureusement relâché, pour avoir  examiné  une petite  fille, en présence de sa maman. Son geste  a été assimilé à des  attouchements sexuels  sur mineure !

 

L’histoire parait loufoque. Comme tous les jours depuis 25 ans, Dr K. assure  la consultation dans un des centres de soins de base de la ville de Sfax.     Médecin  compétent, avec une grande expérience, réputation irréprochable pour ce bon père de 3 enfants âgé de 54 ans.  Le jour des faits, il reçoit une jeune patiente qu’il examine en présence de sa maman et d’une infirmière.  Il ausculte le cœur et vérifie « si les aires ganglionnaires sont libres » à la recherche d’éventuelles maladies infectieuses ou  hématologiques (maladies du sang). ce geste fait partie intégrante d’un examen clinique  convenable.  Parmi ces aires il y a les aisselles et les deux régions de l’aine soit au niveau des plis que font les cuisses avec le pubis.  Mais voilà que l’infirmière se serait opposée à cet examen et aurait intimé l’ordre au médecin de palper la jeune malade  par-dessus ses vêtements.  Consciencieux  le Dr K. examina la malade normalement. Mais la dite infirmière ne comptait pas laisser passer ce qu’elle aurait considéré comme une transgression de la religion. Elle n’ira pas de main morte,  et porta plainte contre le médecin pour attouchements. Il fut immédiatement arrêté et jeté en prison.  Il a fallu la mobilisation sans précédent de tout le corps médical à Sfax et le déplacement du président du Conseil national de l’ordre des médecins de Tunisie, en personne,  qui  a du expliquer  le déroulement d’un examen médical normal, pour qu’il soit  relâché.

 

Un règlement de comptes  !

Selon certains témoignages, le médecin en question serait décidé à porter plainte contre l’infirmière pour diffamation. Toujours selon les témoignages,  il  y aurait  une histoire de règlements de compte  en rapport avec l’ancien conflit entre  les syndicalistes et certains agents de la santé  pro-islamistes. Le médecin en question  serait syndicaliste, l’infirmière  islamiste (toujours selon les dires de certains proches).

Autre témoignage cocasse,  pendant que Dr H.K était aux arrêts, un  de ses confrères  est venu apporter son soutien à la thèse de l’infirmière, affirmant que la palpation (obligatoire dans tout examen médical) pouvait se faire  sans déshabiller le malade,  une façon « hallal » d’examiner les malades.

 

Une médecine “Hallal”

Cette affaire inquiète le corps médical. Car en effet on touche directement aux fondamentaux de la médecine. Celle-ci est  unique et universelle.  Elle est la même pour tous les êtres humains. Elle est la même dans tous les pays. Il n’y a pas de médecine pour musulmans et de médecine  pour  les autres croyances.  L’examen cardiaque, l’examen gynécologique, le toucher rectal sont des gestes médicaux très importants qui permettent de poser un diagnostic et de sauver des malades. Il n’est pas question d’y renoncer.  On est en droit  de se demander aujourd’hui comment va-t-on enseigner la sexologie, l’urologie, la gynécologie, va-t-on avoir des médecins femmes pour les femmes et des médecins hommes pour les hommes ?

Etre médecin est un art, une vocation, une façon d’être et non un simple métier. Le code de déontologie des médecins impose  le  respect de  la morale universelle.     En médecine, il n’y a pas de références à une quelconque religion.  Opposer une médecine religieuse  à une médecine universelle, c’est opposer l’islam  au progrès.

La médecine tunisienne, grâce aux compétences et à la bonne réputation des médecins tunisiens, s’est hissée très haut parmi les médecines des autres pays. Si on se met aujourd’hui à la discréditer, c’est vraiment nous mettre le doigt dans l’œil. En attirant les patients étrangers (libyens, algériens, mauritaniens, camerounais, français, anglais…) la médecine tunisienne  assure une rentrée de devises, régulière et conséquente, au pays (à travers ce tourisme médical) d’une importance capitale pour l’équilibre financier.

Ce n’est pas la première fois qu’on essaye de toucher à la médecine et aux médecins tunisiens. Il y a quelques mois, un prédicateur fort célèbre pour ses idées saugrenues avait proposé un enseignement zeitounien de la médecine pour  la moraliser, avait-il dit, et la rendre «  hallal ».  A moins qu’on en arrive à examiner les patientes femmes comme dans d’autres pays islamistes où  le médecin se tient derrière un rideau  troué à travers lequel il passe ses mains pour faire une échographie.

Samira Rekik

 

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