« Les libertés se préservent par les lois, sinon, c’est l’anarchie ! »

Le procès contre le Doyen de la Faculté de la Mannouba vient d’être renvoyé au 28 mars.  En même temps, un livre intitulé les « Chroniques du Manoubistan » publié récemment chez Cérès retrace toutes les étapes de la crise de la Mannouba. C’était donc une occasion de rencontrer le doyen de tous les combats qui l’a préfacé et de faire le point sur l’évolution du procès.

 

L’énoncé du verdict de votre procès a été à nouveau reporté et aura probablement lieu le 28 mars. Le Tribunal veut réentendre quatre témoins et connaître le point de vue de l’Ordre des médecins quant au certificat médical attestant de traces de gifles sur la joue de l’étudiante. Comment jugez-vous cette évolution du procès ?

Tout d’abord, cette affaire n’aurait pas dû arriver jusqu’à ce niveau là. La Faculté de la Manouba, comme la Faculté des lettres de Sousse, était la cible de pressions des groupes qui ont voulu changer le système universitaire. Notre obstination à appliquer la loi a fait qu’on a cherché à nous piéger et à instrumentaliser la justice pour changer le système universitaire.

Même si ce report va encore prolonger le procès de deux mois et qu’on s’achemine à une durée de procès d’une année, je ne peux que respecter les décisions du Tribunal. D’autant plus que je l’interprète comme une difficulté pour le juge à rassembler tous les éléments capables de l’aider à arriver à une reconstitution réelle des faits. Je fais confiance à la Justice parce que cette affaire de gifle n’a existé que dans la tête de ceux qui l’ont imaginée — et je ne dirais même pas la fille – mais ceux qui l’ont manipulée. Ils ont envoyé les deux étudiantes pour s’introduire dans mon bureau sans autorisation. L’une des deux l’a saccagé et lorsque le groupe s’est rendu compte de la gravité des actes inacceptables, ils ont voulu faire un renversement de la situation, en imaginant cette affaire de gifle qui n’a jamais eu lieu. On a toujours peur d’une justice expéditive, car cela constitue le grand danger dans des procès comme le mien. Là, c’est plutôt rassurant.

 

Une fois le verdict rendu, pensez-vous qu’il mettra fin au bras de fer entre la FLAH et les groupes salafistes?

Sur le terrain, la page est déjà tournée. Les examens du premier semestre qui se sont déroulés du 4 au 10 janvier ont eu lieu sans aucun incident. On ne peut pas les comparer aux examens de janvier 2012 parce que, cette fois, il n’y avait aucun problème. A la Mannouba, deux étudiantes portent le niqab et aussi bien l’une qui est en deuxième année d’allemand que l’autre qui est en première année de géographie ont accepté de se dévoiler durant la séance d’examens et les cours. Je signale également que deux autres étudiantes qui avaient été renvoyées l’année dernière, pour avoir causé des troubles, ont signé cette année le règlement intérieur et se sont dévoilées. Le comble est que même la fille Imène qui a porté plainte contre moi a signé le règlement d’une manière légalisée, c’est-à-dire que personne ne peut contester sa signature. J’espère qu’elle reprendra les études aussi. Mon objectif en étant professeur est la bonne communication et la promotion de la science.  

 

Votre collègue Habib Mellakh vient de publier les « Chroniques du Manoubistan » dont vous avez écrit la préface. Qui a eu l’idée d’écrire ce livre et quel est son objectif ?

Quand Habib Mellakh publiait les bulletins et les articles couvrant les évènements à la Mannouba, on ne pensait pas qu’un jour cela deviendra un livre de 300 pages. C’était plutôt un journal de bord et une manière de présenter le point de vue des enseignants à chaque étape de l’affaire. Ceux qui nous ont agressés avaient un site sur Facebook s’appelant « Talaba Revolution » et à un moment, ce site a mis les doutes chez certains de mes collègues. C’est un site de guerre qui a pris les professeurs et notamment le doyen pour cible en nous diabolisant. On m’a accusé d’être franc-maçon et sioniste, alors que le débat était sur l’application d’une règle juridique. On a cherché à isoler les enseignants, la Faculté et surtout à abattre le doyen. Comme la crise s’est prolongée sur plusieurs mois et qu’il y a eu, de surcroit le procès, le livre est devenu une masse de pages. Karim Ben Smail de Cérès a eu l’idée de le publier et il m’a proposé d’écrire la préface. Je l’ai intitulée « Hymne à l’université tunisienne – Notre pont vers l’universel. » La Révolution est un moment de lutte vers plus de progrès et de liberté. Nous voulons que l’université ait pleinement sa place comme lieu de renouvellement du savoir, de la gloire de la culture et non pas un espace de la contre-révolution. En tant qu’intellectuels, nous voulons contribuer à la défense des libertés académiques. D’où la naissance d’une association de défense de ces valeurs présidée par Rabaa Ben Achour.

 

Les revendications des groupes salafistes allaient de la non-mixité des classes à la création d’une salle de prière, jusqu’au droit de porter le niqab pendant les cours et les examens. Pourquoi avez-vous refusé ces demandes, alors qu’à Kairouan des étudiantes portant le niqab ont passé les examens ?

À la Mannouba, le conseil scientifique a adopté le règlement intérieur qui interdit le port du voile intégral. Mon rôle en tant que doyen est de veiller à la bonne application de nos décisions. On ne peut pas faire une loi et en même temps l’outrepasser. Le Tribunal administratif dans son avis émis le 12 février 2012 nous a accordé ce droit. Il a attesté qu’il est de ressort du doyen de veiller au bon déroulement des cours et de prendre toutes les mesures allant dans ce sens. Si le doyen décide que le port du voile intégral empêche cela, il peut l’interdire.

 

Que pensez-vous de la gestion de l’affaire, depuis le début, par le ministère de l’Enseignement supérieur ?

Au début, moi-même, j’étais accusé de laxisme. On m’a critiqué d’avoir accepté le sit-in, du 28 novembre au 6 décembre, qui était contre la loi. Or, je ne regrette pas de l’avoir fait car je suis universitaire et mon travail exige de moi de négocier et d’essayer de trouver une solution. Mais au moment où la violence a commencé, il fallait que la loi prenne le dessus. Lorsque j’ai demandé l’intervention de la police, cela a pris un mois avant qu’elle arrive. Cela prouve le laxisme qui est ensuite devenu une forme de connivence de la part des autorités. Le ministère de l’Enseignement supérieur a cherché à faire de cette affaire, un conflit entre deux parties égales. En fait, il y avait la loi représentée par le doyen et l’anarchie représentée par les agresseurs. Mais, le ministère voulait faire en sorte que les agresseurs soient acceptés comme partie légale du conflit. C’est d’autant plus grave que le ministère de tutelle devrait nous défendre.

Je me rappelle d’une soirée historique, le 3 décembre, une délégation ministérielle est venue négocier avec nous et comportait, outre le directeur de l’Enseignement supérieur, un salafiste qu’on m’a présenté comme quincaillier de Douar Hicher. Vous imaginez un quincaillier dans la délégation du ministère de l’Enseignement supérieur ? Ensuite, on m’a présenté un certain Osama. La délégation ne voulait pas me donner le nom de famille et pensait que je ne connaissais pas son identité. En fait, c’était le fils du ministre, il s’appelle Osama Ben Salem, et on voulait me prendre pour un naïf. Mais pourtant, on a continué à négocier pour arriver à une solution. Mais chaque solution est un package, alors qu’eux voulaient obtenir des gains sans faire des compromis. C’est un aspect sur lequel je ne veux pas trop m’étendre, mais il y avait une tentative d’acquérir des avantages politiques pour les groupes radicaux de la part de certains éléments du gouvernement et de la part de notre ministère de tutelle. Le 7 mars, le lendemain de l’intrusion des deux filles dans mon bureau, a eu lieu la profanation du drapeau national et j’ai reçu des pierres dans mon bureau. Lorsque j’ai confronté, le soir même, le ministre de l’Intérieur sur un plateau de télévision, il a dit que les groupes salafistes défendent des revendications légitimes et que le grand danger, c’est le doyen. Il m’a accusé d’être politisé et de ne pas avoir la volonté de résoudre l’affaire. Selon lui, la traduction des deux filles devant le conseil de discipline était une provocation.

J’estime que la connivence de la part des autorités ne peut que constituer un danger pour la démocratie. Les libertés se préservent par les lois, lesquelles doivent être respectées. Sinon, on vivra dans l’anarchie. 

Propos recueillis

par Jannik Jürgens

 

Un véritable journal de combat 

« Chroniques du Manoubistan » 

 

Le professeur de littérature française Habib Mellakh a publié les « Chroniques du Manoubistan », sous forme de journal de combat. Le livre reconstitue les épisodes du bras de fer entre la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Mannouba et un groupe salafiste à la conquête d’un nouveau système universitaire.  L’ouvrage de 327 pages retrace le conflit, à partir du 5 décembre 2011 jusqu’au 22 août 2012. Mellakh donne le point de vue des enseignants sur la montée de la violence, sur les sit-in à l’université et sur les revendications du groupe salafiste.

En lisant les Chroniques, on n’a pas l’impression de relire les évènements décrits d’une façon partiale. Les faits sont clairs et Mellakh sait convaincre son lecteur à travers son argumentation. Pourquoi les filles ne doivent-elles pas porter le niqab pendant les cours ? C’est d’abord pour des raisons pédagogiques. « J’avoue que je ne peux pas dispenser pleinement mon cours quand je ne sais pas à qui je m’adresse. J’ai toujours veillé à ce qu’il y ait une interaction pédagogique entre mes étudiants et moi-même et je tiens à continuer à le faire », dit un enseignant. Des raisons sécuritaires renforcent aussi cet argument. Et finalement tous les étudiants ont signé le règlement intérieur qui interdit le port du voile intégral.

Mellakh démontre l’incompétence, voire la connivence du ministère de tutelle avec les agresseurs.

Après un mois d’agression, de trouble et même de menace de mort contre une enseignante de la part du groupe salafiste, le ministre de l’Enseignement, Moncef Ben Salem (Ennahda) s’est exprimé à la télévision en disant : « Je trouve qu’ils (les salafistes) se comportent de manière civilisationnelle. » Quant au ministère de l’Intérieur, il a montré son manque de fermeté à l’égard des sit-ineurs qui revenaient à plusieurs reprises au campus, après avoir été chassés par les forces de l’ordre. Malgré toutes ces difficultés, les enseignants, le personnel et les autres étudiants (qui constituent la majorité) parvenaient à passer les examens.

Le comble de l’affaire, c’est la comparution du doyen Kazdaghli  devant la justice.« Un retournement invraisemblable où, de victime, il devint coupable », écrit Mellakh. L’auteur rappelle dans son livre, l’existence d’autres « Manoubistan » en Tunisie qui font partie d’une campagne d’atteinte aux libertés. L’auteur a un objectif précis : « En dénonçant les briseurs de rêves, les hommes et femmes du savoir, de la culture et des arts incarnent un espoir : que la Tunisie soit à la hauteur de sa Révolution ».                               

J. J

 « Les Chroniques du Manoubistan » d’Habib Mellakh, Préface d’Habib Kazdaghli, Cérès Edition, pp. 327, 13 DT

 

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