Liberté et responsabilité

Encore une mauvaise nouvelle pour la liberté de la presse et pour la liberté tout court. Nizar Bahloul, directeur de Businesnews, bien connu pour ses investigations audacieuses et ses critiques corrosives à l’égard des gouvernants, vient d’être condamné à son insu, à quatre mois de prison ferme, par contumace, sans être convoqué ni averti, sans même savoir qu’une plainte courait contre lui. Privé ainsi de son droit de se défendre ou d’être défendu, il a appris sa condamnation par un ami !

Dans cet énième procès autour de la même sombre affaire impliquant un ancien ambassadeur (voir p. 58 du présent numéro de Réalités), notre confrère a déjà été acquitté lors de deux procès ouverts et déboutés par la justice. Il a fallu, pour que ses détracteurs aient enfin gain de cause, reconduire le même acharnement et les mêmes poursuites, mais sur la base de l’article 128 du code pénal particulièrement liberticide s’agissant d’affaires de presse.

Quatre mois de prison pour un article d’investigation ne comportant rien de diffamant ! Il n’y a pas plus éloquent signal pour indiquer que le seul acquis, de l’avis de tous, de la période post-révolutionnaire, à savoir la liberté de parole, se trouve aujourd’hui menacée.

Menacée, parce que cette condamnation vient s’ajouter aux nombreuses sentences dont ont été victimes nos confrères. D’autres attendent encore d’être jugés pour des « délits » aussi infondés. S’ajoute à ce bilan peu glorieux de nos gouvernants en la matière, les multiples agressions, menaces, vexations, diverses privations du libre accès aux données et entraves au droit du citoyen de disposer d’une information crédible.

Menacée, parce que la condamnation de Nizar Bahloul a été décidée sur la base de l’article 128 du Code pénal bien qu’il s’agisse d’une affaire de presse. Ne pas consentir à juger les journalistes selon les dispositions du nouveau code de la presse qui encadre la pratique de leur profession, ne laisse guère de doutes sur la volonté de les réduire au silence. Refuser jusqu’à ce jour la réactivation du décret-loi 115, qui a été publié au Journal officiel depuis le 2 novembre 2011, et qui offre aux journalistes un minimum de protection, nous pousse à dire : ceci explique cela !

Menacée, parce que la volonté de mainmise sur les médias dévoile plus que des velléités de contrôle et de dressage de l’opinion. Elle traduit une « culture » de gouvernement foncièrement anti-démocratique qui ne préjuge de rien de bon pour le processus démocratique en cours.

Menacée parce que la presse traverse une double crise conjoncturelle et structurelle qui la condamne à une santé économique bien fragile et que les pouvoirs publics ne font rien pour desserrer l’étau qui les étrangle peu à peu. Au contraire, comme à Réalités, nous enregistrons au fil de nos livraisons des défections « organisées » d’abonnements publics et d’offres publicitaires. Le message est on ne peut plus clair : se soumettre ou disparaître.

Face à ce double choix, nous avons opté à Réalités pour l’engagement. Sur des bases professionnelles et non partisanes. Car, comme tout autre métier, celui d’informer requiert l’adhésion à un certain nombre de principes déontologiques.

A ce propos, grâce à une initiative prise par le bureau de la Communauté européenne à Tunis, en partenariat avec le Forum International de Réalités et le soutien de la Fondation Friedrich Ebert et l’Association des Directeurs de journaux de Tunisie, un code de déontologie des journalistes maghrébins a vu le jour le 24 janvier 2013 (voir notre dossier p.p. 12-15).

A base de cet acte fondateur, une conviction : le droit du public de connaître les faits fonde l’ensemble des devoirs et des droits des journalistes. La mission d’information comporte nécessairement des limites que les journalistes eux-mêmes s’imposent. De la Mauritanie en Tunisie, en passant par le Maroc, l’Algérie et la Libye, journalistes et éditeurs de presse s’obligent à la solidarité pour protéger leurs métiers. D’une seule voix, ils viennent de dire : non à la régulation imposée par les pouvoirs ! Oui à l’autorégulation !

 

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