Blessés, corps et âmes

 

Ils représentent le « bilan », le lourd tribu qu’a offert la Tunisie pour se libérer de la dictature. Avant le 14 janvier et après la fuite du dictateur lors de la Kasbah I et II, de nombreux Tunisiens sont morts ou ont été blessés au nom de la lutte pour la dignité. Aujourd’hui, leur quotidien est difficile. Et ils sont toujours en quête de dignité.   Eclairage.

 

Deux années après la Révolution, la Tunisie n’a toujours pas établi la  liste officielle et définitive de ses blessés (de la Révolution) ! Toutefois, c’est l’amère réalité… Et cette réalité ne tourmente pas seulement les 3.000 blessés et leurs familles (majoritairement nécessiteuses), mais aussi les militants des Droits de l’Homme. « C’est le gouvernement actuel qui n’a pas prouvé sa volonté pour traiter ce dossier à la fois symbolique et humain », s’écrit Leila Haddad, une avocate des martyrs et des blessés de la Révolution du 14 janvier. Avant de poursuivre : « les blessés de la Révolution sont connus et facilement repérables grâce aux documents des hôpitaux et ceux des tribunaux. Mais toute cette série de tracasseries administratives qui a duré depuis plus de deux années, ces commissions  qui se succèdent, visent clairement à démoraliser les blessés, à exploiter leur dossier dans la bataille électorale et à effacer toute possibilité de découvrir la vérité ».

 

Une reconnaissance à arracher

En fait, les blessés de la Révolution sont de plus en plus déçus. Les hésitations des services ministériels impliqués dans le règlement de leurs problèmes les ont aujourd’hui, épuisés. « Nous étions contraints de constituer plusieurs dossiers pour maintes commissions et cela nous a beaucoup fatigués ! Pourtant, notre santé et notre situation matérielle sont fragiles », nous a expliqué avec amertume  le jeune blessé Mohamed Ali (lire l’encadré).

Depuis la Révolution, les blessés souffrent d’une négligence dans leur traitement médical, ce qui a causé à certains d’entre eux des complications. Le transfert médical d’un groupe au Qatar s’est soldé par un échec. Le diagnostic a été confirmé et rien n’a été fait pour leur permettre de « vivre avec ». Au contraire. Tous sont rentrés sans subir les opérations chirurgicales, en dénonçant la maltraitance. Revenu de Doha, le blessé Tarek Dziri a été pris en charge par un homme d’affaires tunisien qui l’a transporté en France pour soigner ses blessures, vu sa situation critique. Et il n’est pas le seul. Les exemples sont nombreux. Une conclusion s’impose : l’humiliation est devenue le quotidien du blessé de la Révolution. « Pour demander un simple droit, il nous faut organiser un sit-in devant le ministère de tutelle (NDLR, ministère des Droits de l’Homme et de la justice transitionnelle). Généralement, le blessé est chassé depuis le portail du ministère », nous a avoué un blessé lors de la marche de protestation organisée à l’Avenue Bourguiba le 14 janvier dernier. « Nous vivons dans l’injustice totale. Il suffit qu’un agent de police sache que tu es un blessé de la Révolution pour qu’il commence à te harceler et t’agresser verbalement et même physiquement », dénoncent d’autres blessés. Parmi eux, personne, ce jour là, n’avait le cœur à la fête. Les regards sont emplis de colère. L’état de lassitude dû à « ces promesses mensongères » est plus que palpable… car leur quotidien est pénible. Pour beaucoup d’entre eux, aucun droit n’a été complètement obtenu. La gratuité des soins médicaux ? C’est vrai qu’ils en bénéficient… mais, à ce jour, certains médicaments doivent être achetés par le blessé, sans oublier les cas critiques (près de 150) qui attendent toujours l’intervention urgente des autorités pour assurer leur transfert médical à l’étranger.

Malheureusement, certaines personnes sont aujourd’hui atteintes de cécité « à cause des négligences médicales et du retard dans la prise de décision». La gratuité du transport public ? Une carte dont la durée est limitée à 6 mois, leur a été récemment délivrée. Elle a été récemment prolongée en attendant la délivrance de nouvelles cartes. Toutefois, le droit est « encadré ». Ainsi, et même s’il est handicapé, le  blessé ne peut entrer en première classe. Quant aux pensions ? En somme, ce sont 6.000 dinars (250 DT par mois). « Comment un tel montant pourra-t-il subvenir aux besoins du blessé et de sa famille ? Est-il capable de lui garantir ses besoins fondamentaux : nourriture, habitat, médicaments…soit une vie respectueuse ? », s’indignent-ils.

 

Soupçons et accusations

Adel Benhazaz est catégorique. Pour le président de l’Association tunisienne pour la promotion des blessés de la Révolution, « cette marginalisation est voulue par l’actuel gouvernement ». « L’histoire se répète dramatiquement ! Hier, Bourguiba a éloigné ses camarades dans le mouvement national pour qu’il puisse s’accaparer tout seul des prestiges symboliques de l’Indépendance acquise. Aujourd’hui, Ennahdha voudrait appliquer la même stratégie à notre Révolution», estime-t-il. Et pour illustrer ses propos, ce militant n’hésite pas à évoquer certains discours de responsables du gouvernement qui ont parfois mis en cause l’authenticité de quelques noms dans la liste préliminaire des blessés de la Révolution. Pour certains observateurs, le nouvel organe dit « Comité des Martyrs et des Blessés de la Révolution (CMBR)», créé suite à l’adoption, le 18 décembre 2012, à l’ANC, du Décret-loi N° 97, dans sa nouvelle forme proposée et amendée par le gouvernement, n’est en fait « qu’une nouvelle manœuvre de la part du gouvernement pour gagner plus de temps ». Ils critiquent, entre autres, « le manque de transparence » concernant la gestion des dons provenant des pays étrangers et adressés au nom des martyrs et des blessés de la Révolution. L’exemple le plus frappant demeure la mystérieuse enveloppe offerte par l’Etat du Qatar et estimée à trente millions de dinars.

 

L’énième Comité ?

D’ailleurs, le Décret-loi N° 97, afférent au dédommagement, a été tardivement transmis à la Constituante en août 2012. L’Assemblée l’a étudié quatre mois avant de l’adopter dans une séance plénière. Censée superviser l’activité du CMBR, l’Instance supérieure des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (ISDHLF) attend, jusqu’à présent, l’arrêté du Chef du gouvernement, organisant ses missions dont la principale demeure la préparation de la « liste définitive des martyrs et des blessés de la Révolution ». Présidée aujourd’hui par un avocat militant des Droits de l’Homme, l’ISDHLF vit, depuis la Révolution, une instabilité à son sommet. D’abord, Farhat Rajhi a occupé le poste au lendemain de son départ du ministère de l’Intérieur avant d’être remplacé pendant près de deux mois par Nourreddine Hached.

Aujourd’hui, l’instance est donc présidée par Hachemi Jegham, malheureusement fatigué et malade.  Ce dysfonctionnement chronique aura, sans  nul doute, ses impacts sur les travaux du futur comité (CMBR) composé cette fois-là de treize membres : ministères concernés, ANC, Société civile, Présidence de la République…etc. « Le nouveau comité (CMBR) va résoudre pratiquement les problèmes des blessés et des martyrs de la Révolution en réunissant tous les acteurs impliqués dans ce dossier national et épargner ainsi aux intéressés tant de circuits bureaucratiques », nous a confirmé Yamina Zoghlami, élue d’Ennahdha et Présidente de la Commission parlementaire pour les martyrs et les blessés de la révolution et de l’amnistie. Selon elle, l’activité du CMBR revêtira également une autre importance capitale : l’« immortalisation » des héros de la Révolution et la préservation de la mémoire nationale. En outre, ce comité va fixer les pensions mensuelles pour les blessés et les familles des martyrs. Quant au retard dans la réalisation des promesses d’embauche des blessés, les explications sont, sans surprise, diverses. « Les dossiers d’emploi des blessés ont été étudiés par un comité spécial. Celui-ci a terminé son travail le mois dernier et a transmis les dossiers acceptés au Premier ministère qui va bientôt les recruter dans la fonction publique via d’abord des contrats à durée déterminée (CDD)», a fait savoir Chekib Derwiche, porte-parole du comité des Droits de l’Homme. Cette explication ne pourrait convaincre l’avocate Leila Haddad selon qui, ce retard par « l’amalgame fait par le gouvernement entre le recrutement des blessés de la Révolution et celui des bénéficiaires de l’amnistie générale ». Et cette dernière de poursuivre : « c’est cet amalgame qui bloque actuellement l’embauche des blessés. Ceux-ci, (NDLR qui peuvent travailler) ne dépassent pas environ 2.000, alors que ceux qui sont concernés par l’amnistie sont estimés à plus de 12.000 personnes ».

Med Abdellahi Ould Mohameden 

 

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