Le secteur hôtelier risque de couler

L’endettement de l’hôtellerie auprès des banques est un problème récurrent depuis des années, mais il a atteint récemment un niveau élevé au point d’être un frein à l’investissement et au développement du secteur.

Les créances classées du secteur pèsent lourd dans le bilan des banques, la STB étant la principale concernée.

 

Pour sauver le secteur bancaire, les pouvoirs publics ont l’intention de créer une société de gestion d’actifs qui rachèterait à bas prix les titres de créances aux banques en vue de valoriser les hôtels sous diverses formes.

La profession hôtelière, surprise et inquiète de ne pas être associée et consultée craint le pire : l’effondrement du secteur.

 

L’endettement de l’hôtellerie : pourquoi et comment ?

Selon une étude réalisée par Nejiba Chouk, expert-comptable pour le compte de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie, les banques tunisiennes attribuent leurs difficultés de liquidités aux impayés du secteur hôtelier, tandis que les hôteliers attribuent leur endettement, la baisse de leur rentabilité et de leur capacité de remboursement aux pratiques bancaires prohibitives (banques de développement) non conformes à la réglementation en vigueur. Cela concerne les méthodes de calcul et de perception des intérêts et a conduit à une augmentation exponentielle des dettes de l’hôtellerie avec des conséquences néfastes pour l’économie tunisienne.

À fin 2010, le montant des crédits en cours de l’hôtellerie était de 3.411MD soit 7,9% de l’ensemble des crédits à l’économie.

Le total des créances classées au 31 décembre 2010 s’élevait à 1924 MD ainsi réparties : 1276 MD font partie de la classe 2 et 3 et 648 MD de créances impayées et contentieuses (classe 4.)

L’actualisation de ces dernières à fin 2011 donne 835 MD soit 23% de l’encours de la dette alors que la moyenne nationale est de 12%. Il faut dire que les taux d’intérêt bancaires sont jugés excessifs et non conformes à la réglementation selon les responsables de la FTH et les conclusions de l’étude réalisée par Mme Chouk.

 

La profession inquiète pour l’avenir du secteur

Afin de sauvegarder les acquis du secteur qui contribue pour 19% au PNB et de préserver son développement à l’avenir, la FTH convient qu’il est indispensable de résoudre le principal problème qui entrave la bonne santé du secteur à savoir l’endettement bancaire.

C’est pourquoi le Conseil national de la FTH, après avoir débattu longuement de la question, a envoyé au président du gouvernement début décembre 2012, des propositions constructives pour le remboursement des dettes vis-à-vis du secteur bancaire.

La FTH attribue la responsabilité des difficultés de remboursement de la dette bancaire des hôteliers à l’entrée en action dans les années 90 des banques de développement.

La FTH classe les hôtels en trois catégories pour ce qui est l’endettement. Les hôtels appartenant à des groupes importants qui remboursent correctement et n’ont pas de difficultés avec les banques.

Les hôtels qui remboursent les banques selon leurs possibilités, cherchent à réduire leur endettement et ont remboursé le maximum du principal des crédits. Enfin les hôtels qui n’ont pas fait d’effort pour s’acquitter de leurs dettes.

C’est pourquoi la FTH est favorable à la création d’une société de gestion d’actifs qui prendrait en charge les hôtels qui n’ont jamais fait d’effort pour rembourser les banques.

Pour les hôtels qui ont remboursé une partie de leur dette et qui font preuve d’un cash flow positif, elle propose le processus suivant : un engagement pour rembourser le principal de la dette d’abord, tandis que les intérêts seront gelés dans un compte à part à rembourser sur cinq ans. La FTH propose d’annuler tous les intérêts de retard et de ramener le taux d’intérêt bancaire au TMM +1%.

Si l’hôtel est défaillant, il sera cédé à la société de gestion d’actifs. De cette façon les banques pourront récupérer leurs crédits et le secteur hôtelier sera sauvegardé avec les emplois qui sont créés jusqu’ici et les recettes en devises enregistrées chaque année. Aucune réponse n’a été apportée à ce courrier à ce jour d’après la FTH.

 

Pourquoi une société de gestion d’actifs ?

Le gouvernement tunisien a confié à la Banque mondiale la conduite d’une étude destinée à trouver une issue à la problématique de l’endettement hôtelier.

Or, selon le représentant de la Banque mondiale, l’objectif de l’étude est de renforcer la capacité du gouvernement à restaurer la solvabilité des banques et la profitabilité du secteur hôtelier.

Une commission tripartite, comportant Banque mondiale, Banque centrale et Tunisie et ministère du Tourisme, a proposé la constitution d’une société de gestion d’actifs qui sera gérée par des compétences tunisiennes et étrangères de haut niveau à recruter sur appel d’offres.

La mission de cette société sera de racheter auprès des banques les créances douteuses selon leur “valeur économique” et non commerciale.

Toujours selon le représentant de la Banque mondiale, l’objectif de la société sera de maximiser la valeur économique des hôtels ainsi que la création et la sauvegarde de l’emploi. Ladite société aura des pouvoirs forts pour récupérer les hôtels si la créance n’est pas payée et de nommer un administrateur sans passer par un tribunal en cas de mauvaise gestion avérée.

Un projet de loi relatif à la création de ladite société serait soumis à l’Assemblée constituante fin mars 2013.

Le Conseil national de la FTH, très inquiet à propos de ce projet, car il n’a pas été consulté ni associé à cette initiative, pense que la solution ne doit pas être seulement financière, mais que la participation de la profession doit englober aussi la gouvernance de la politique de promotion et de la formation professionnelle, alors que la FTH devrait être considérée comme un partenaire économique et financier du gouvernement.

L’État devrait octroyer à cette société un capital de départ d’un milliard de dinars afin de lui permettre en principe de valoriser les actifs acquis, en cas de bénéfice celui-ci reviendrait à l’État.

D’après le cahier des charges, cette société aurait des compétences dans plusieurs domaines : droit, fiscalité, banque, restructuration, gestion immobilière et hôtelière. En principe, la société de gestion ne doit pas mettre en liquidation les hôtels à acquérir, mais au contraire les restructurer et relancer leur activité.

Selon la Banque mondiale, la société de gestion ne sera pas un fonds d’investissement vautour.  

La FTH attribue aux banques et à l’État une coresponsabilité dans la formation de la “bulle hôtelière.”

Pour sauver le secteur, il aurait fallu depuis longtemps faire de l’hôtellerie autrement, gérer le marketing d’une autre façon et bénéficier de l’Open-sky.

 

Quel avenir pour l’hôtellerie et le tourisme ?

Les responsables de la FTH n’ont pas l’impression qui y ait une véritable volonté politique de soutenir ou de sauvegarder le secteur hôtelier qui souffre depuis 2011 de la crise du tourisme.

Comment expliquer autrement l’opacité qui règne autour de ce projet de création de société de gestion d’actifs qui rachèterait au quart de leur valeur les créances douteuses auprès des banques créditrices ? La profession hôtelière n’a été ni informée ni consultée pour contribuer à une solution constructive au problème de l’endettement. Selon la FTH, une liste aurait été dressée pour les établissements à récupérer et comporterait 160 à 170 hôtels, soit environ 40% des hôtels 2 à 5 étoiles.

Quel avenir pour les hôtels récupérés au niveau de l’emploi, de la commercialisation, de la capacité d’hébergement, de la gestion des établissements et de la qualité des services à offrir à la clientèle ?

Les futurs gestionnaires ont-ils la compétence et l’expérience nécessaires pour sauvegarder ce patrimoine hôtelier, le rénover, le valoriser, voire le développer et l’améliorer ?

La société de gestion a-t-elle la volonté d’investir dans des hôtels déjà endettés en vue de les promouvoir ? Il y a comme un doute qui plane sur cette hypothèse.

Il est fort possible que la société de gestion se contente de revendre les hôtels récupérés (aux enchères publiques) dans la mesure où il y a des urgences de trésorerie au niveau des banques publiques et du budget de l’État.

Les responsables de la FTH sont très inquiets sur le sort dévolu au secteur hôtelier. Un membre du Conseil national a même déclaré que pour sauver les banques, les pouvoirs publics n’hésiteraient pas à faire “couler” le secteur touristique, alors que la FTH a proposé des solutions raisonnables. Plusieurs scénarios sont possibles selon le cas. Certains hôtels rachetés par des investisseurs pourraient être vendus dans le cadre d’opérations immobilières et après aménagement sous forme d’appartements de vacances à des particuliers.

D’autres hôtels à acquérir par des groupes touristiques et hôteliers seront probablement rénovés et réaménagés pour être exploités.

Toutes les solutions sont à envisager pour ce qui est du devenir des hôtels récupérés par la société de gestion. Tout dépendra de son rythme de travail, de ses méthodes de gestion et de son coût de fonctionnement, mais aussi de la volonté politique.

Le risque majeur demeure celui de la réduction de la capacité d’hébergement touristique et donc les retombées néfastes sur la compétitivité du secteur touristique, la capacité d’hébergement, l’image de la destination Tunisie ainsi que sur l’emploi procuré par le secteur et qui risque de fondre.

Il est certain que plusieurs promoteurs hôteliers, à la suite des erreurs de gestion financière ou commerciale et victimes des crises touristiques qui ont eu lieu au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, du 11 septembre 2011, du 20 avril 2002 à Djerba et du 14 janvier 2011, n’ont pas fait preuve d’une volonté farouche pour veiller à l’acquittement de leurs créances vis-à-vis des banques.

Il est également prouvé que les banques ont gagné beaucoup d’argent dans leurs opérations de financement de l’hôtellerie, légalement et illégalement.

Un divorce sauvage entre les deux secteurs avec des dégâts collatéraux et réciproques serait malvenu et aurait des effets néfastes et irrémédiables pour les deux parties.

Il n’est pas nécessaire de faire couler le secteur touristique pour sauver les banques, ni de mettre en faillite les banques pour favoriser une survivance artificielle de l’hôtellerie. La solution réside dans des négociations directes entre les deux parties et des décisions de compromis pour l’étude des dossiers au cas par cas, selon des principes directeurs généraux.

L’essentiel consiste à sauvegarder l’emploi et à retrouver le dynamisme d’un secteur vital pour l’économie et la société tunisienne, fragilisées à l’extrême après la Révolution. Le tourisme reste une des trois locomotives de l’économie tunisienne.

Ridha Lahmar  

 

Un poids lourd du secteur hôtelier

850 unités hôtelières, dont 400 hôtels de 2 à 5 étoiles.

Investissements cumulés à fin décembre 2010 : 7219 MD.

386.500 emplois soit 11,7% de la population active.

Recettes en devises en 2010 : 3523 MD soit 15% des exportations totales de biens et services et 53,8% du déficit commercial.

 

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