La débâcle réformiste à l’heure de l’internationale djihadiste

La prise d’otages en Algérie, six jours après la guerre impérialiste, atteste la mondialisation de l’organisation islamiste.  Lors de mon séjour de recherche appliquée au réseau de drainage à Bamako je découvrais à quel point l’emprise de l’islam folâtrait partout. Mais, aujourd’hui, la propagande française excelle dans l’art de cacher la complexité. Son intervention déambule sur du sable mouvant. Les populations locales ont à voir avec l’ambivalent et le paradoxal. Sociologue avant l’heure, Ali, le quatrième calife, disait : «Le Coran ne parle pas, les hommes le parlent». Au Mali, ou ailleurs, combien apprécient le programme promis par les djihadistes endurcis ?

Humaine, trop humaine, la différenciation des interprétations source les accords, les désaccords et les réfutations. De là surgit la dispute sans cesse reproduite entre wahhabites et malékites. Mais les raisons du conflit outrepassent la sphère des idéologies. Ainsi, l’indignation contre l’oppression fut au principe de l’indépendance et de la révolution. Outragée, horrifiée, humiliée par le viol collectif, l’Inde, pays de Gandhi et de sa non-violence, réclame la peine de mort pour les tueurs de l’âme et du corps. Selon Hegel, ce fin dialecticien, la condition de l’esclave enfante la révolte contre le maître et le refus du négatif origine le positif. Mais, abscons, l’adage populaire propage la même leçon. Pour le sens commun, «à quelque chose malheur est bon». Aujourd’hui, en Tunisie, la protection de la révolution, à coups de bâton, au nom de la religion, tombe sous l’éclairage de la même problématisation.

L’inquisition soulève les vents de la protestation. Mais l’agression du profane par la référence au sacré inverse la vapeur de la machine mise en œuvre au profit des réformateurs. L’analogie formelle des procédés lève un coin du voile sur le réformisme revu et corrigé à travers ses effets pervers. Citer un verset coranique pour congédier le jeûne islamique émarge au registre de l’adresse politique, mais conforte et perpétue la soumission à l’éthos charaïque. C’est l’hommage rendu par le vice à la vertu. De nos jours, quelques francs-tireurs opposent un démenti aux partisans de cette espèce d’hypocrisie. Le réformisme avance muni d’un boulet fixé aux pieds. La capitalisation de cette malfaçon où les tenants de la réislamisation subodorent une capitulation incite les salafistes à conforter leur prise de position. Ainsi, pour eux, l’institution de la charia fut la raison de la révolution.

Pris au piège de son manège, le réformisme progressiste bute, maintenant, sur une limite. Stade infantile et degré zéro de l’émancipation, il suggère désormais le devoir de la confier, sans regret, à la poubelle de l’histoire. Déjà perceptibles à l’état naissant parmi de rares et audacieux militants, les signes avant-coureurs de l’éventuelle confrontation, à visage découvert, annoncent l’émergence de la nouvelle ferveur. Le pionnier ne réforme pas, il avoue sa propre loi.

Ultime théâtralisation du réformisme impénitent, la réconciliation négociée à l’ANC mime les contorsions de la chatte fourvoyée sur un toit brûlant. Ce perchoir condamne tout libre penseur à déchoir s’il n’ose évoquer le droit de croire ou de ne pas croire. À l’interface des grimaces, le réformiste, incapable d’énoncer le fond de sa pensée, perd la face et l’islamiste, embusqué, le sait. Pendant ce temps le djihadiste escalade les coteaux et rêve de vouer les réformistes, ces fieffés hypocrites, à la nuit des longs couteaux. Pour galvaniser le moral de ses troupes, ce fidèle admirateur de Tora Bora et de sa guérilla embrase le plus touristique des mausolées. À son tour, le sanctuaire de Sidi Bou Saïd accueille le feu du nettoyage par le vide. Là où il n’est d’Allah que dieu, le seul non concerné par la finitude, aucun patrimoine matériel ou spirituel ne mérite la moindre sollicitude.

Les nahdhaouis partagent cet avis. Immunisés contre l’accusation, les acquis à cette vision resignifient le «terrorisme» et requalifient l’intervention, impie, des «croisés» au Mali.

Obama, lui, échaudé par l’éternel retour de l’islam combattant et l’effectif prohibitif des soldats estropiés, préfère garder ses marines à la maison, quitte à laisser le Français risquer l’enlisement. Mais il pourrait ajuster sa position.

Pékin et Moscou lorgnent la montée du ressentiment contre l’ancienne puissance coloniale pour encore mieux lui damer le pion sur le riche continent.

Tout aussi malin, après le retour d’expérience, l’Américain change de refrain et confie, à Laâryedh, le soin de mâter ses quasi-copains.

À l’heure de l’attaque unilatérale, si loin de l’espace parisien, la télévision de «Satan» exhibe le cadavre du «chahid» et fait la dégoûtée face à la réciprocité… Invariant des rapports internationaux d’inégalité, le «macabre» sévit d’un seul côté. Le président français tremble pour ses lointains et multiples intérêts africains, mais le colonialisme israélien ne lui inspire aucun chagrin.

Accusé de mollesse, à l’orée de l’improbable second mandat, il redouble de férocité envers les damnés, à «détruire», s’il vous plaît ! Ostentatoire, exhibitionniste et par là même peu dissuasif, son plan Vigipirate rate les cibles invisibles, systématise la chasse au faciès, amplifie le racisme et use les savates. «Prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer». En Tunisie, frère ennemi du nahdhaoui, le salafiste soutient le djihadiste au Mali et vitupère le réformiste, ce rejeton de la nekba bourguibiste. À l’aube de sa franchise, la stratégie réformatrice arbore les airs et les manières de la roublardise. Pour sa mise à niveau par la remise de ses pendules à l’heure de l’incontournable interlocuteur, le réformiste, surpris en flagrant délit de supercherie, aurait à retirer son masque trompeur. À l’ANC le réformiste, frileux, aspire à réclamer l’abolition de l’apostasie, mais l’islamiste, aux aguets, veille et surveille la franchise refoulée. Étranger dans son pays, l’athée rêve à l’inscription de sa condition, celle d’une libre conscience, dans la nouvelle Constitution. Si le grain meurt, ce bond en avant atteindrait un lieu où le réformisme rejoindrait le musée de l’anachronisme.

Plus aucun citoyen ne serait contraint d’avancer masqué pour échapper à l’inquisition feutrée. Une fois l’idéologie devenue obsolète par sa fonctionnalité perdue, Marcel Mauss la comparait à une «lune morte au firmament» des pensées.

Les fantasmagories meurent et la nostalgie demeure. Jadis usurpatrice, la France reviendrait maintenant, nimbée de bonnes intentions. Ce déni opposé à l’hypothèse du retour aux colonies méconnaît l’effet prédominant des représentations. À l’étage des dispositions subjectives, le passé pèse, toujours, sur le présent des structures objectives.

Khalil Zamiti 

 

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