Une soirée

 

Je ne sais pas ce qui m’a pris d’accepter l’invitation à cette fête bien conformiste. Je n’ai pas dit un mot de la soirée me contentant d’ouvrir les yeux sur tout ce qui se révélait à ma curiosité. Les convives ont commencé par raconter des choses… Ensuite, ce furent les thèmes courants : leurs enfants-rois qui semblent ne subir aucune contrariété et dont on se préoccupe plus des envies que de la bonne éducation. Je me dis que c’est une bénédiction que ces enfants gâtés ne soient pas de la fête.

En évoquant l’ambiance dans le pays, le sens aigu de la propriété a pris le dessus et les invités poltrons évaluèrent les dangers et considérèrent les menaces qui pèsent sur leur sécurité. Les femmes de ménage, les gardiens, les jardiniers et autres subalternes furent décrits comme de potentiels scélérats. Le loup dans la bergerie.

La conversation tourna, quand on voulut parler de choses plus sérieuses, à d’autres lieux communs :les derniers martyrs de la liberté d’opinion, les exploits des extrémistes, le silence complice du pouvoir et l’indifférence des partis d’opposition et de la société civile.

Quelques invités s’enhardirent à parler d’art et de culture. On les regarda avec admiration comme autant de téméraires anticonformistes prompts à aller sur les barricades.

Lorsque les invités francisés et d’autres, fermement attachés à  la pratique de l’arabe, se retrouvaient ensemble, ils se regardaient avec circonspection. Les premiers semblaient trouver les seconds en reste en matière de modernité et les seconds observaient les occidentalisés avec un mélange d’admiration non avouée et d’ironie empreinte de mépris.

Cet intellectuel, genre :la politique en Tunisie c’est trop peu pour moi, a préféré exercer sa verve sur la scène française.

Attentivement écouté par ses amis et proches depuis qu’il a rejoint la rédaction politique d’un journal de la place, il s’est laissé aller à une diatribe contre la politique en France. Il désapprouve, il s’énerve, il gueule, il postillonne, il passe tous les partis à la sulfateuse. Dans le feu de l’émotion, il pense qu’il a son mot à dire et il n’est pas loin de réunir ses collaborateurs, pour mettre fin aux dérives politiques de la France. Soudain, il se tait, reprend son élan, mais… le trou ! Il ne dit plus rien. Grotesque !

Cet autre cérébral, professeur des universités, utilise nombreux vulgarismes. On pouvait mesurer la portée de son raisonnement à la fréquence du mot z… dans son discours. Plus il en mettait, moins son raisonnement était sérieux.

A un moment de la soirée, un invité taciturne montre, avec la complicité de la maîtresse de maison, un petit film qu’il a réalisé et mis sur les réseaux sociaux, avec beaucoup de succès, paraît-il. On y découvre un aveugle, un sourd-muet et un invalide sur chaise roulante participant à une manifestation. Les trois handicapés se révèlent plus pugnaces que les autres manifestants. Le  film, que les invités ont regardé avec indulgence et gravité, m’a paru très drôle, si on voulait bien le lire au second degré, ce qui ne semblait pas être l’intention de son auteur.

Dès les premières images, un homme d’allure imposante, prenant de grands airs, s’en est allé sur la terrasse fumer cigarette sur cigarette. On m’a dit plus tard, qu’il était homme de théâtre et de cinéma et qu’il aurait dû être le premier à s’intéresser au film de son confrère. Certains invités en ont conclu que le film n’était pas bon.

Dans quelques entretiens en aparté, quelques femmes, bien en chair, échangèrent des adresses de pâtissiers, en détaillant les qualités de la pâte d’amande chez un tel confiseur ou la nature du levain dans les brioches de cet autre pâtissier.

Deux jeunes femmes, visiblement profs de fac, ont retenu mon attention. Elles sont restées toute la soirée entre elles, retirées du groupe, comme pour marquer qu’elles étaient d’une autre génération. En les observant discrètement, j’ai compris qu’elles étaient  surtout soucieuses de l’incohérence de la Tunisie après la révolution; elles moquaient en pouffant de rire l’inculture des nouveaux dirigeants, puis, dans la foulée, prenaient un air éploré en se souvenant des menaces que ceux-ci font peser sur les acquis de la femme. Elles rejoignirent les autres invités, lorsque la fête toucha à sa fin.

L’alcool aidant, un relâchement général se fit sentir et la soirée s’acheva sur quelques blagues grivoises, couvertes par des rires hystériques ou affectés.

Au terme de la veillée, je suis rentré, somnolent, en me reprochant d’avoir été incapable de participer à la bonne humeur légère de ces braves gens.

Par Lotfi Essid

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