Etat des libertés en Tunisie , l’étau se resserre

 

Peut-on encore parler d’inquiétude, de crainte ou de préoccupations ? Non, répond la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) pour qui la situation est alarmante. Débordée par les multiples atteintes recensées,  l’organisation a décidé d’organiser régulièrement une conférence de presse afin de répertorier, dénoncer et donner la parole aux victimes.

 

«Comment le ministère de l’Intérieur ose-t-il dire qu’il n’y a pas eu collaboration de notre part ? Nous avons donné cinq noms mais rien n’a été fait. A ce stade, j’estime qu’il y a non assistance à personne en danger», s’insurge Mahjoub Horchani. L’histoire de ce propriétaire d’un hôtel situé à Sidi Bouzid a récemment fait les unes. Les salafistes ont fini par mettre leurs menaces à exécution…en incendiant son bien car «il vendait de l’alcool». «Ils me ciblaient depuis longtemps. Il y a deux mois, nous avons porté plainte. Mais il n’y a pas eu de suivi». Quelques minutes auparavant, c’était le frère d’Issam Rammali, un jeune décédé dans «d’étranges circonstances» à Boumhel  qui s’est exprimé. Confus, le jeune homme est apparu plus que désorienté. «Je viens d’arriver de France, a-t-il indiqué. On nous a dit que mon frère était décédé de «mort» naturelle. Mais nous avons par la suite récupéré un cadavre déchiqueté».

 

Panique sur les droits de l’Homme

«La torture est revenue dans les locaux de la police»…la phrase lâchée en premier, sur Nessma TV, par Radhia Nasraoui, la présidente tunisienne de l’Organisation de Lutte contre la Torture fait frémir. En une semaine, deux exemples officiellement reconnus par le ministère de l’Intérieur viennent étayer son affirmation. Trois agents de police,  appartenant au district de la sécurité nationale des Jardins de Carthage, ont été arrêtés. Ils sont soupçonnés d’avoir violé une jeune femme le 3 septembre courant. La jeune femme était accompagnée le jour de l’agression de son ami qui selon le communiqué même du ministère aurait «subi un chantage». En l’espace, un autre exemple tout aussi épouvantable, a fait polémique. Accusé de vol, Abderraouf Khammassi est arrêté le 28 août au poste de Sidi Hassine où quatre agents de la police judicaire se chargent de l’interroger. Il décède quelques jours plus tard à l’hôpital Charles-Nicole après y être admis dans un état grave. D’après les examens médicaux, «le défunt a subi une commotion cérébrale qui a nécessité de le soumettre sous surveillance médicale au service de réanimation du même hôpital».

 

Le cri d’alarme

«Des magistrats non indépendants, une presse non libre, une Administration non neutre et une police non républicaine conduisent irrémédiablement  à l’échec de la transition démocratique», a martélé Abdessatar Ben Moussa au cours d’une conférence intitulée «Stop aux atteintes aux libertés individuelles et collectives». Et le président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) ne manque pas de détailler des dépassements dont la violence s’intensifie crescendo. A ce jour, l’organisation n’a toujours pas pu visiter les présents malgré l’accord «sur le papier» du ministère de la Justice. Nominations arbitraires, refus d’appliquer les décrets 115 et 116, jugement si ce n’est emprisonnement des journalistes, utilisation régulière des lois répressives benaliennes… Les médias sont les premiers ciblés et touchés. Les exemples les plus saillants de cette attaque sont ceux de la Télévision nationale et de Dar Essabah. Autre remarque… Et de taille ! Il existe une différence notable dans le traitement des manifestations. «A Mahdia, les peines ont été extrêmement sévères contre des gens qui sont descendus protester afin de demander de l’eau. Le juge a refusé l’expertise médicale aux syndicalistes de l’Hôpital Hédi Chaker, alors que cela constitue un droit pour tout accusé», a-t-il déploré. Dans le même temps, l’avocat s’étonne et s’inquiète de l’inertie du gouvernement dès lors qu’il s’agit des agressions des salafistes. «Un groupe hors la loi a été autorisé à faire une grève pendant 40 jours devant la Télévision nationale. Bien que des voix se soient élevées quant à la nécessité de réagir pour arrêter ces agressions, et malgré les promesses du gouvernement, on préfère prôner le dialogue», a-t-il constaté. Enfin, et à l’instar d’un Yadh Ben Achour qui y décèle les prémices d’ «une dictature théocratique», la Constitution ne présage rien de bon.

 

L’absence de réformes

Qu’en est-il au niveau des réformes ? «Pour l’instant, rien n’a été fait. Ce ne sont que des slogans», a-t-il expliqué. Point d’achoppement le plus flagrant : le dossier des procès des martyrs et des blessés de la Révolution. A ce jour, les identités des meurtriers ne sont pas connues. Bref,  rien n’a été apporté «au niveau de la vérité». Malgré ses pouvoirs, «le juge d’instruction n’a pas pu avoir de preuves matérielles». La justice, peine également, à asseoir son indépendance. «L’absence de réforme dans ce domaine est de la responsabilité du pouvoir exécutif. Il a soumis tardivement un projet quelques jours avant les congés parlementaires», note Abdessatar Ben Moussa. Alors que les magistrats ne cessent de demander depuis la Révolution la traduction en actes de «l’indépendance du pouvoir judiciaire», aujourd’hui l’instance supérieure de la magistrature n’a toujours pas été mise en place, les juges révoqués (pour corruption) sur la base de la loi de 1967 n’ont toujours pas bénéficié d’un procès équitable et le mouvement a été décidé par le ministère de la Justice.

 

Quelles solutions ?

Une instance électorale indépendante, un code électoral, une instance indépendante des magistrats, une constitution : voici le «quartette» indubitable pour «sauver les meubles. «Il faut ouvrir le plus tôt possible un dialogue qui intègre tout le monde», conclut le président de la LTDH selon qui la Tunisie a aujourd’hui plus qu’hier besoin «d’une légitimité consensuelle» et d’une «feuille de route claire» pour sortir de la crise actuelle. Comme en écho à ses appels, le jour même non loin de là, des milliers de Tunisiens pro-gouvernementaux manifestaient à la Kasbah, appelant, dans le cadre de la campagne «Ekbess», «le gouvernement à poursuivre son œuvre». De nombreux leaders d’Ennahdha étaient présents. Parmi eux, le député Habib Ellouze a au cours de son prêche appelé à «attaquer les médias», les qualifiant de «forces de la contre-révolution». La phrase employée par le leader du mouvement islamiste prête à confusion car interprétée littéralement, c’est un appel clair à la violence. Dans la foulée, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a d’ailleurs annoncé qu’une plainte sera déposée contre Habib Ellouze pour incitation à la violence.

A.T

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