Corps à corps avec la nature

Jardins, paysage et génie naturel est le cours inaugural que Gilles Clément a prononcé le 1er décembre 2011 au Collège de France. Il introduit les thèmes de jardin en mouvement, de jardin planétaire et de tiers-paysage développé dans un cycle d’interventions qui commence comme une simple leçon de choses et s’achève comme une magistrale réflexion d’écologie modeste.

Horticulteur et paysagiste, enseignant ou selon son loisir, romancier, Gilles Clément est le concepteur de jardins originaux comme ceux du parc André Citroën ou ceux des abords du quai Branly, à Paris.

A Bâb Draa, dans le Sud marocain, sur 7 km de côte, il a appuyé une ville nouvelle sur une couronne vivrière et des équipements d’énergies renouvelables.

A Maubeuge, il a créé un jardin afin d’accorder plus d’espace au loup à crinière, une espèce végétarienne d’Amérique du Sud…

Pour manifester sa désapprobation envers la privatisation du vivant et la loi dite d’orientation agricole qui interdit l’usage et la diffusion des produits non homologués, il a installé, en prenant prétexte d’une biennale d’art contemporain, un jardin uniquement composé d’orties. On y produit le séculaire purin d’ortie qui remplace gratuitement les pesticides de synthèse.

Qu’il implante un jardin des cinq sens, une esplanade de lichens, ou des bosquets sur du béton ou une grande exposition sur le Jardin planétaire à la Villette, G. Clément pousse ses idées : le jardin ne s’enseigne pas, il est l’enseignant et la mise en avant du vivant qui doit être une exigence.

Contre tous ceux qui donnent l’avantage à l’architecture, au design, à l’ornement ou à l’objet et font du jardin la scène d’un corps à corps avec la nature, il a choisi une pratique sur un mode mineur qui interprète au quotidien les inventions de la vie.

Certes, Gilles Clément n’est qu’au commencement de son programme, mais il a adopté la nature comme cosignataire et celle-ci prend son temps. Tout comme les oisifs, les prétendus inutiles, les lents, les accidentés de la vitesse qu’il invite à venir construire le projet de demain.

En mouvement, planétaire ou paysage tiers, le jardin de Gilles Clément laisse le champ libre aux plantes.

En effet, le jardin en mouvement désigne tout à la fois, un type de jardin où les végétaux se disposent spontanément et une approche de coopération avec la nature. Le jardinier canalise la dynamique complexe d’un terrain non entretenu pour faire le plus possible avec, le moins possible contre. Il observe les interactions des plantes : croissances, luttes, déplacements, échanges pour composer un espace en perpétuelle évolution. Il infléchit la concurrence entre les végétaux, sans la contrôler complètement ni en altérer la richesse.

Une taille va ainsi ouvrir une brèche pour des semis spontanés ou la multiplication de tubercules et de bulbes.

Le jardin en mouvement est une invitation à jardiner moins et mieux, à limiter le passage des machines et à garantir la qualité de l’eau, de la terre, de l’air.

Le Tiers paysage est l’ensemble de ces terrains dédaignés ou inexploités par l’homme. Friches, marais, landes, tourbières, bords de route, rives, talus de voies ferrées, aussi, dont l’évolution est laissée à elle-même et pour cette raison bien plus diverse que champs et forêts.

L’expression se réfère au Tiers état de l’Ancien Régime, la partie la plus nombreuse et la plus précaire de la population, aux marges du pouvoir et de l’ostentation.

Pour Gilles Clément, ces lieux considérés comme négligeables sont une nécessité biologique, des réservoirs, des espaces d’indécision qu’il faut prémunir contre la redoutable tentation d’aménager. La flore et la faune s’y organisent selon des lois qui ne sont ni celles de l’agriculteur, du sylviculteur ou du paysagiste traditionnel. Ils changeront demain à la prochaine floraison.

Enfin, le terme de jardin planétaire veut signifier que la Terre est un espace clos que l’homme, en bon jardinier, se doit de ménager. Le jardin contient du rêve. Jadis, enclos et paradis, il est désormais à l’échelle du monde. Et, le jardinier n’est plus seulement là pour cultiver son carré, il œuvre aussi pour la survie des êtres vivants et de l’humanité à venir. Au fil des âges jardins et forêts ont été rationalisés, Gilles Clément appelle à un brassage des espèces aussi bienveillant pour la mauvaise herbe du pavé que pour les délicates essences de serres.

Le Tchèque Karel Čapek, qui décrivait avec humour et intelligence la grande transformation du monde moderne, inventant au passage le mot robot, savait déjà prendre garde à qui on a à faire en matière de jardinage.

Car le jardinier patenté, engagé à grands frais, est à lui seul plus redoutable que la grêle, la chenille et la taupe. Il plante de vulgaires bouts de bois de la famille du manche à balai. Quand il retourne la terre, il ne laisse qu’un désert de moisissure verdâtre partagé par des allées de boue gluante.

L’authentique jardinier, lui, se reconnait à sa curieuse physionomie : hormis le soir, au moment de l’arrosage, il mesure rarement plus d’un mètre de hauteur. Ordinairement terminée, vers le haut, par son derrière, sa tête, elle, pend quelque part entre les genoux. Il est en train d’écouter l’humus et lui parle.

 

R.S-M.

* Hachette, 2012, 80 p.

 

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

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