Tahar Haddad : Le sacrifice d’un homme pour la Nation

Une courte mais riche vie… C’est ainsi que l’on pourrait «résumer» le parcours de Tahar Haddad. Lui qui, à l’âge trente-six ans, a marqué l’Histoire de la Tunisie par ses prises de position risquées, avant-gardistes si ce n’est prémonitoires, n’avait pas manqué alors d’être la victime des pourvoyeurs de la médiocrité. Aujourd’hui encore, ses luttes, son courage et sa vision sont plus que jamais d’actualité dans une Tunisie postrévolutionnaire qui se surprend à «rechercher» son modèle. Portrait du paria autodidacte.

 

«Je me souviens d’une fois où j’étais dans une librairie. Alors que je regardais les livres sur la devanture, un homme a fait son entrée. Et en voyant l’ouvrage de Tahar Haddad «Imra’atuna fi ach-chariâ wal-mujtamaâ» (la femme tunisienne devant la loi islamiste et la société), ce dernier s’exclama : «Quoi ! Cet athée est encore là ?», raconte l’intellectuel Fredj Chouchane. Honni de son vivant, Tahar Haddad a été réhabilité par l’Etat tunisien qui s’est improvisé panseur des blessures historiques. Toutefois, soixante-dix-sept ans après sa disparition, ce culte semble s’effriter. Et la haine, la rancœur si ce n’est l’aversion que certains lui portent, ressurgissent. Ses idées, plus que jamais d’actualité, dérangent à nouveau une frange de la population conservatrice. Il y a quelques mois, sa tombe a même été profanée dans d’obscures circonstances. L’épitaphe à sa mémoire, rédigée par son grand ami Hédi Lâabidi, a été peinte en noir, ainsi que ses dates de naissance et de décès. Quelques Tunisiens et Tunisiennes avaient alors fait le déplacement au cimetière du Jellaz pour réparer le préjudice fait à la mémoire d’un homme qui de son vivant a payé cher ses engagements.

 

Haddad, témoin de l’Histoire

De Haddad, les femmes retiennent le défenseur acharné, mais cohérent, d’un modèle où cette dernière aurait toute sa place. Cependant ce serait le réduire à un élément, toutefois important, de  sa vie. Son œuvre est un tout. Elle épouse l’Histoire, n’en rate aucun épisode, en devient même par intermittence le principal protagoniste. Intellectuel, syndicaliste, journaliste, l’homme aux multiples talents nait à Tunis en 1899 dans une famille modeste, fait à cause duquel il ne gagnera jamais l’adhésion de l’intelligentsia. Haddad, dont le père est marchand de volailles au marché central, suit une éducation traditionnelle : six années dans une médersa avant d’entrer à l’Université Zitouna, dont il sort diplômé en 1920. Son passage à la prestigieuse institution ne passe pas inaperçu. Il rédige un traité intitulé «l’enseignement islamique et le mouvement réformiste à la mosquée Zitouna» qui provoque l’ire des cheikhs. «Ce texte d’une importance capitale permet de déceler un authentique éducateur qui contestait les structures surannées et le contenu archaïque de l’enseignement zitounien, inadapté à son époque.

Ce document réclamait des réformes profondes dans un souci permanent d’instaurer un cursus scientifique et rationnel, parallèlement aux disciplines religieuses revues et améliorées, en vue de former l’esprit critique et de préparer les enseignés de la Zitouna à la modernité sans reniement identitaire», explique Ahmed Khaled dans son recueil Tahar Haddad. Les zitouniens ne lui pardonneront jamais l’affront. Parallèlement, il adhère rapidement au Destour dont il devient le responsable de la propagande. Mais il décide de quitter le parti à la suite du départ forcé de son leader, Abdelaziz Thaâlbi, en juillet 1923.

 

Le tournant syndical

En 1924, le syndicaliste Tahar Haddad s’illustre. Avec quelques amis, parmi lesquels un certain Mohamed Ali El Hammi, il fonde en juin «l’Association de coopération économique» avant de participer, en décembre, à la mise en place de la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT). A l’origine de ce projet une simple idée : les organisations françaises ne pouvaient venir en aide et défendre les ouvriers tunisiens qui travaillaient dans un dénuement total. La dynamique de ce mouvement est telle que le pouvoir colonial réagit rapidement : il «décapite» la CGTT en procédant à l’arrestation de son leader, Mohamed Ali. Ce dernier est banni le 28 novembre 1925. Rapporteur lors des réunions, Tahar Haddad, décide de compiler l’essentiel des débats dans un recueil “Les travailleurs tunisiens et l’émergence du mouvement syndical” (Al Ummal At Tunisiyyun wa dhuhur al haraka enniqabiyya).

L’ouvrage est saisi à l’imprimerie par la puissance coloniale et interdit de diffusion. «Cette censure est un tournant dans sa vie. Tahar Haddad vient d’essuyer plusieurs échecs. Le mouvement syndical est dissous, son leader est exilé. Il a alors compris que cela ne pouvait pas marcher tant que la moitié de l’humanité restait dans l’ignorance», explique Fradj Chouchane… La moitié de l’humanité, à savoir la femme, fera donc l’objet de sa prochaine œuvre.

 

Et le livre phare…

Dans les années qui suivrent, Tahar Haddad multipla les articles portant sur la femme, notamment sur son instruction et son émancipation juridique et sociale dans le journal As-Sawab dirigé par Hédi Laâbidi. Puis en 1930, est publié l’aboutissement de ses recherches “La femme tunisienne devant la loi islamique et la société” (Imra’atuna fi ach-chariâ wal-mujtamaâ), un programme détaillé d’une réforme profonde de la société via l’émancipation et la libération de la femme… en cohérence avec l’Islam. «Si la force de nos sentiments à l’égard de la vie et de la liberté était à la mesure de celle qui se manifeste dans la jalousie que nous avons à l’égard des femmes, nous ne serions pas dans l’état où nous nous trouvons maintenant» écrit-il. La parution du livre provoque un tollé… que ses adversaires exploiteront au maximum. Tahar Haddad fait l’objet d’une violente campagne de dénigrement de la part de ses anciens camarades du Destour, dont il avait bruyamment claqué la porte, comme de la part de la hiérarchie conservatrice de la Zitouna, dont il avait critiqué l’enseignement. «J’ai lu l’ouvrage d’Al Haddad, consacré, comme le suggère le titre, à la défense de la femme. Or celle-ci n’apparait dans les sujets analysés que comme un prétexte dont se sert l’auteur pour attaquer les fondements de la religion musulmane (…) annihiler ce que nous gardons de plus précieux dans la vie et tuer l’esprit et la foi du musulman», écrit le zeitounien Mohammed Salah Ben Mrad dans son ouvrage, publié en 1931, Deuil sur la femme d’Al Haddad. Les journaux s’attaquent à lui quotidiennement. De nombreuses critiques sont faites alors que l’ouvrage n’est même pas lu. Dépouillé de ses titres, empêché de passer ses examens à l’Ecole de droit, renvoyé de son emploi de secrétaire auprès de l’Association de bienfaisance musulmane, physiquement agressé, cible de jets de tomates, de pierres et de crachats et taxé d’hérésie, Tahar Haddad est marginalisé, totalement neutralisé, objet d’attaques répétées… alors qu’au même moment se déroulait le Congrès eucharistique de Carthage (1930), le congrès mondial de l’Eglise catholique, au cours duquel les notables religieux l’avaient fait figurer sur la liste du Comité d’Honneur. «Celui-ci prit l’aspect d’une nouvelle croisade de la Chrétienté contre l’Islam en Tunisie, notamment avec le défilé de 12.000 jeunes en tenue de croisés sur un parcours de plusieurs kilomètres les menant du stade Géo-André (Chedly Zouiten) à Tunis, jusqu’au Sépulcre de Saint Louis à Carthage», écrit Noureddine Sraieb dans son étude sur Tahar Haddad. Au même moment sa défense s’organise sans succès. Le 17 octobre 1930, une réception en son honneur est organisée au casino du parc du Belvédère. Près de 130 personnes y assisteront (voir photo) parmi lesquelles Zine el-Abidine Snoussi, Mahmoud El Materi et Hédi Laâbidi. Malade, son ami le poète Abou Kacem El Chebbi n’a pu y assister.

 

La réhabilitation ?

«Le 7 décembre 1935, un jeune homme était porté en terre aux portes de la ville. Un homme de 36 ans. Une minuscule procession du dernier accompagnement a traversé les quartiers de Tunis sous la pluie, à pied jusqu’au cimetière à l’entrée sud de la médina. Ce cortège du silence était composé de 8 personnes en tout et pour tout, quatre amis plus quatre membres de sa propre famille. Ils durent porter sa dépouille sur leurs épaules et sur toute  la longueur du trajet, jusqu’au lieu de sa mise en terre (…). Mais ce crime fut aggravé non seulement parce que l’auteur avait eu le courage de publier un livre appelant à débattre d’un sujet tabou, sujet d’ordre théologique par excellence, mais aussi et surtout, parce qu’il l’avait fait en pur autodidacte, pur produit culturel local, qui n’avait jamais voyagé hors de son pays, ni vers l’Orient, ni vers l’Occident, et enfin et surtout parce qu’il n’était encore qu’un simple étudiant à l’Université multiséculaire de la Zitouna, un homme n’ayant donc pas de diplôme, pas de reconnaissance officielle des hiérarchies du savoir. Il fut considéré, alors, comme hérétique. Il avait commis là, un crime de lèse-statut, et plus précisément de dépassement de statut», écrit Moncef Bouchrara, dans “Tahar Haddad ou la crucifixion de l’innovateur dans la société arabe”. Tahar Haddad «crucifié» en son temps, a été réhabilité par un certain Habib Bourguiba qui a inscrit le fameux Code du statut personnel dans le sillage de sa pensée. «Parmi les personnalités publiques qui faisaient parler d’elles à cette époque, vers 1924, il y a lieu de citer Tahar Haddad. C’était à la fois un destourien et un syndicaliste très attaché à la cause ouvrière. Tahar Haddad était partisan de l’émancipation de la femme et pensait que la religion islamique ne s’opposait pas à cette libération. Il avait en la personne de Mohieddine Klibi un adversaire irréductible. Celui-ci l’avait poursuivi d’une haine tenace, jusqu’à sa mort. Il l’avait fait passer aux yeux de l’opinion publique pour un athée et un traitre», avait déclaré à son propos l’ancien président lors de la 4e conférence sur l’histoire du mouvement national. Certes, le CSP s’est inspiré de la pensée de Tahar Haddad, mais comme il nous le rappelle lui-même dans son ouvrage, lui a été plus loin… notamment en reconnaissant à l’époque la nécessité du planning familial et surtout à propos de l’épineuse question de l’égalité successorale.

 

Azza Turki

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