Nostalgie du passé ou soif de pouvoir ?

Depuis le verdict du 19 mars 2012 annonçant le retour de l’enseignement zeitounien, la nouvelle «machyekha» (comité directeur) de la Mosquée s’active pour mettre en place les bases de ce projet. De son côté, le ministère des Affaires religieuses voudrait le mettre sous sa tutelle. Reportage

 

En ce matin du mois du Ramadan, l’activité n’est pas intense autour de la Mosquée Zeitouna. Les échoppes du souk ouvrent petit à petit. De temps en temps, un groupe de touristes passe devant l’entrée principale de la Mosquée, s’arrête et écoute attentivement le discours du guide sur la longue histoire de ce lieu de culte, qui fut aussi l’une des premières universités de l’Islam.

En montant les marches, à l’extrême gauche, on constate que la Mosquée n’est pas encore ouverte mais, à l’extrémité du patio extérieur, il y a une petite porte, c’est le bureau de la nouvelle «machyekha» de la Zeitouna.

 

Plus de 3000 inscrits

Ce matin-là, on s’active pour créer une base de données des inscrits à l’enseignement zeitounien. «Nous sommes arrivés à plus de 3000 inscrits jusque-là : 2261 de sexe masculin et 752 de sexe féminin. Et ce n’est pas fini !», explique avec enthousiasme Moncef Said, employé dans l’administration et ancien étudiant zeitounien. «Chaque jour nous recevons de nouvelles demandes d’inscription, venant de personnes de différents âges, niveaux scolaires et profils. L’engouement pour l’enseignement zeitounien est énorme !», poursuit-il.

Bien que le projet n’ait pas commencé officiellement, en attendant la définition des programmes de l’enseignement, des horaires et le choix du cadre enseignant et des locaux, la «machyeckha» a décidé de lancer certains cours à titre d’expérience : de 7.30 à 15.30, le dimanche pour les hommes à la Mosquée Zeitouna et de 8h à 13h le samedi pour les femmes à la Mosquée Youssef Day. Actuellement, on leur enseigne le dogme, le «fiqh», la grammaire arabe, la conjugaison, la récitation du Coran, les fondements du «fiqh», la «biographie du prophète» et l’histoire islamique.

Les étudiants sont organisés selon des groupes de 30 personnes dans des cercles (halakat). Il peut y avoir sept à huit cercles réunis simultanément dans la grande salle de prière. Chacun est animé par un professeur.

 

Un évènement tant attendu !

«Dès que j’ai entendu parler du retour de l’enseignement zeitounien, je me suis précipité pour m’inscrire ainsi que mes filles et ma femme. J’ai attendu depuis longtemps cet évènement !», affirme Abdallah Said, 56 ans, ingénieur agronome et président de l’association en cours de création «L’Etudiant Zeitounien». Mais pourquoi tout cet enthousiasme ? «Cet enseignement permet de joindre la religion à la science, deux piliers essentiel pour avoir une formation complète dans la vie. En plus, quand on y est inscrit, on a une récompense divine («Ajr»). On y va déjà avec beaucoup d’enthousiasme», souligne-t-il. Abdalalh Said avait déjà suivi l’enseignement zeitounien au début des années 90 dans  la filiale de la Mosquée Zeitouna à Bizerte, avant que Ben Ali ne décide à son tour, son annulation de nouveau, après une brève restitution.

Mohamed Tahar Ferchichi, diplômé chômeur, se déplace spécialement de Siliana, chaque dimanche, pour assister aux cours. «J’ai appris beaucoup de choses sur la religion que je ne connaissais pas auparavant. La méthode d’enseignement est très bonne, puisque les professeurs prennent le temps de tout nous expliquer», déclare-t-il. Il n’est d’ailleurs pas le seul à faire le déplacement, d’autres viennent du Kef, de Kébili et de Ben Guerdane.

«Ce que nous offrons à nos étudiants comme enseignement, ils ne peuvent pas le trouver ailleurs», indique Ali Aouini, professeur d’histoire à la Zeitouna. «Nous leur apprenons la vraie langue arabe et l’histoire islamique qui n’a pas été influencée par la vision des orientalistes et leurs disciples tunisiens ayant déformé les vérités historiques, à savoir «Adelmajid Charfi et sa bande». Il poursuit : «Dernièrement, une de mes disciples est venue me voir pour me dire qu’elle a découvert des réalités sur le passé des Musulmans qu’on ne lui a jamais enseignées à l’université où elle étudie l’histoire en troisième année».

Abderrazek, un autre professeur lance : «Vous savez, si on avait laissé l’enseignement zeitounien, on aurait pu éviter beaucoup de phénomènes actuels dans notre société comme la dépravation, la délinquance et le fondamentalisme.

Heureusement, qu’il est aujourd’hui de retour».

 

«Enseignement religieux adapté aux exigences de la modernité» 

Mais qu’enseigne-t-on au juste : Le programme zeitounien tel qu’il était en 61 (date de l’annulation de l’enseignement à la Zeitouna) ou l’a-t-on actualisé?

Les professeurs nous informent que le programme modernisé, introduit par Tahar Ben Achour au milieu des années cinquante est en vigueur, avec des mises à jour selon le contexte actuel. Toutefois, pour  le programme officiel qui sera adopté lors de l’ouverture de l’année scolaire en octobre prochain, il sera inspiré à la fois de celui du ministère de l’Education (pour l’enseignement primaire) et des exigences de l’enseignement zeitounien comme les définit la «machyekha». Des comités seront lancés incessamment pour  décider du contenu pédagogique de chaque matière. Outre les matières religieuses, il y aura des matières littéraires (philosophie, histoire, géographie, anglais, allemand, chinois) et scientifiques (mathématiques, physique, chimie, technique, et sciences naturelles). L’objectif étant «d’offrir aux étudiants un enseignement religieux, adapté aux exigences de la modernité», nous explique-t-on.

Pendant le Ramadan, un programme spécial a été préparé. En plus des cours habituels, on a ajouté des «halakat» avant la prière du «Asr» et entre les deux prières du «moghreb» et du «ichaâ». Le contenu des cours n’est pas spécialement adressé aux étudiants mais à tous les croyants qui viennent prier à la Mosquée.

 

Le téléphone portable en pleine séance de cours !

Entre 15h et 16h de l’après midi, se tenait un cours auquel nous avons pu assister. Le professeur était au milieu, parlait lentement et à voix basse. Autour de lui, un groupe d’une quinzaine de personnes, agenouillé qui écoutait son discours avec beaucoup d’attention. De la barrière en bois, qui sépare l’espace femmes, ces dernières assistaient elles aussi à la séance.

Ce jour-là, le cours portait sur les fondements de la chariâa.  A l’occasion d’une question posée, le professeur a sauté sur l’occasion pour lancer une critique envers les salafistes, qui selon lui, s’attachent aux détails insignifiants de la religion, laissant de côté le fond. Une opportunité en or, pour faire valoir l’enseignement zeitounien qui se veut un rempart contre l’extrémisme !

La séance était filmée car la «machyekha» tient à mettre les cours en ligne dans sa page facebook ou sur youtube. De temps en temps résonnait une sonnerie de portable, on n’hésite pas à décrocher. Pis, c’est le professeur lui-même qui interrompt son cours pour répondre à son téléphone !

Tous les présents dans la salle de prière ne se joignent pas automatiquement à la «halaka». Beaucoup sont venus se réfugier de la chaleur, profitant de la climatisation à l’intérieur de la Mosquée, en attendant l’heure de la prière. Parfois, une dispute éclate entre les croyants, les voix s’élèvent, mais le cours ne s’interrompt qu’au moment de la prière d’El «Asr».

 

Un conflit de pouvoir

La gestion de ce projet grandiose de la restitution de l’enseignement zeitounien sème le conflit actuellement entre la «machyekha» de la Zeitouna, à la tête de laquelle se trouve Houcince Laâbidi et le ministère des Affaires religieuses. Pour le premier, la Zeitouna, comme le stipule son statut, signé par les trois ministres de l’Education, de l’Enseignement Supérieur et des Affaires religieuses, est «une institution islamique, éducative et indépendante». Sa gestion est donc du ressort du comité scientifique de la Mosquée. Pour le ministère, le projet de la restitution de l’enseignement zeitounien est un projet national et il ne peut pas être confié à une seule partie. «Nous sommes en train de préparer un congrès national auquel seront invitées toutes les parties prenantes y compris la «machyekha» actuelle pour décider des modalités, du contenu et des moyens à mettre à disposition de cet enseignement zeitounien. Nous avons déjà défini les grandes lignes du projet, mais nous allons les discuter avec les autres», déclare Ali Lafi, porte-parole du ministère des Affaires religieuses. Il précise que ledit ministère n’est pas contre le fait que l’enseignement de la Zeitouna soit géré par une instance indépendante, mais elle doit être représentative des trois ministères (l’Education, de l’Enseignement supérieur et les Affaires religieuses).

 

Lâabidi : maitre absolu des lieux

Laâbidi refuse catégoriquement toute ingérence gouvernementale dans le projet qu’il considère comme sien propre .

Mieux, il s’est donné le droit, en vertu du statut de la Mosquée, de nommer les imams qui célèbrent la prière du vendredi, chassant ceux désignés par le ministère. Depuis des semaines, il mène un bras de fer dans ce sens, en s’appuyant sur la sympathie des croyants, ce qui lui a valu un rappel à l’ordre par les autorités, notamment quand il a changé les cadenas de la Zeitouna.

«Chaque semaine, nous sommes effrayés des confrontations qui peuvent surgir au sein de la Mosquée autour du choix de l’imam qui célébrera la prière. Nous ne savons plus pour qui prendre position dans ce confit entre la «machyekha» et le ministère», explique Ahmed Rezougha, employé à la mosquée.

Pour Lotfi Snoussi, le nouveau surveillant de la Zeitouna nommé par la «machyekha», «il vaut mieux s’adresser à la justice pour résoudre ce conflit. En attendant, il faut chercher le consensus».

Actuellement, des tentatives de réconciliation sont menées par le gouvernement en la personne de Abou Yaâreb Marzouki, conseiller auprès Jebali, pour rapprocher les points de vue. Elles ne semblent pas aboutir. Cheikh Houcine Lâabidi continue à faire régner sa loi. Dernier évènement en date, la célébration de la prière de l’Aïd où l’imam désigné par le ministère des Affaires religieuses a été une nouvelle fois empêché de monter sur le minbar. Le ministère, de son côté, n’arrive pas à maitriser la situation. Son argument est qu’il voudrait éviter la confrontation, surtout devant les croyants. Il vient, d’ailleurs, de perdre le procès qu’il a intenté contre le cheikh pour le changement des cadenas.

Décidément, il s’agit là d’un problème d’autorité qui s’aggrave et d’une institution qui échappe au contrôle de l’Etat pour devenir un Etat dans l’Etat.

 

Hanène Zbiss

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