Une terre de prédication salafiste

Cette ville côtière d’environ 115.000 habitants est devenue dernièrement le théâtre d’événements sanglants provoqués par des salafistes. A vrai dire, la présence de ces derniers à Bizerte n’est pas un fait nouveau, mais elle prend progressivement de l’ampleur avec une recrudescence des actes de violence. Reportage.

 

«Avant, les Tunisiens avaient peur de Ben Ali, aujourd’hui, ils ont peur des salafistes», lance un quinquagénaire bizertin.

Cette mouvance dont les adeptes sont estimés à plus de 3000 dans tout le gouvernorat de Bizerte fait régner la terreur dans la ville. Agressions, occupations des mosquées et récemment  le racket. Les habitants ont encore dans les esprits  les évènements sanglants relatifs à l’attaque des organisateurs du festival Al Aqsa et aux affrontements ayant eu lieu le jour de l’Aid.

Pourtant, quand on se promène dans les rues de Bizerte, rien ne semble anormal à première vue. De temps à autre, un salafiste portant une longue barbe et un «kamis» passe. On n’a pas réellement l’impression qu’ils sont nombreux, mais ce qui est sûr : ils sont très agissants.

 

Une stratégie de conquête

Nous sommes allés voir un de leurs fiefs en plein cœur de la vieille médina dans ce qu’on appelle «houmet Landlous» (le quartier des Andalous). Comme d’habitude, ils ont choisi une mosquée qui est devenue l’épicentre de leur regroupement. C’est la mosquée Ben Abderrahmane, une petite mosquée qui se trouve dans une ruelle, la rue «Aissaoui», tout prêts d’un marabout. On s’étonne d’ailleurs comment les salafistes ne l’ont pas jusque-là détruite, eux qui ont une haine viscérale pour le maraboutisme ! Non seulement, ils ont mis la main sur ce lieu de culte mais ils se sont permis d’agrandir sa surface en construisant une extension  sur le terrain le juxtaposant et en ajoutant un étage supérieur, sans prendre l’autorisation de personne. A l’entrée de la mosquée, une affiche est collée où on se dit fier de l’action faite pour empêcher  la conférence de Samir Kuntar, l’ex-prisonnier palestinien, lors du festival d’Al Aqsa.

Pas loin dans la médina et à quelque mètres, les salafistes ont aussi mis la main sur une autre petite mosquée qui était le siège de l’Association de la Sauvegarde de la Médina pour la transformer en un lieu de prière pour les femmes.

A Bizerte, personne n’ose contester le pouvoir grandissant de la mouvance salafiste, c’est ce qui met en colère Refaât Cristo, membre du bureau de la Ligue Tunisienne de Droits de l’Homme qui condamne «la passivité des Bizertins qui se laissent faire, contrairement aux habitants d’autres villes, lesquels résistent fermement aux dépassements de cette mouvance».

Mohamed Saleh Fliss, ancien opposant à Bourguiba et à Ben Ali et ex-maire de la ville, désigné après la Révolution, temporise. Pour lui, «la peur est le produit du régime Ben Ali. Elle ne s’est pas détachée du mode de pensée du citoyen normal. Aujourd’hui, rapidement vient s’y greffer la peur des salafistes, alimentée par des mensonges, des rumeurs et de l’exagération. Le citoyen redoute ces gens là avant même qu’ils n’agissent».

 

Un phénomène ancien  qui prend de l’ampleur

Quoi qu’il en soit, les faits sont là : les salafistes sont bien présents et sont implantés dans plusieurs  quartiers de Bizerte comme Zarzouna et la cité populaire Hached-Bir Massyougha et ne ratent jamais l’occasion de faire parler d’eux et à marquer leur territoire. Or, l’on apprend que leur existence ne date pas de l’après révolution. Ils vivaient dans la ville, mais en petit nombre et leur présence était très discrète. «Nous avons découvert  leur existence parmi nous  à deux occasions : la première quand  il y a eu l’affaire de Soliman en 2006, beaucoup de jeunes bizertins ont été interpelés par la police pour complicité avec les djihadistes. Deuxième occasion : nous avons eu connaissance vers la fin des années 2000, que les autorités syriennes ont arrêtés des volontaires tunisiens au Djihad en Irak dont des Bizertins. Elle a renvoyé certains en Tunisie pour être jugés», affirme Refâat Cristo qui rappelle que la LTDH avait suivi leurs dossiers de près.

Khaled Boujemaâ, le directeur agressé du festival d’Al Aqsa, affirme avoir été parmi les militants du PDP, du temps de Ben Ali, à avoir défendu les salafistes dans le cadre du comité de 18 octobre et de l’Association «Liberté et Equité» dont il est le représentant à Bizerte.

 

Laxisme des forces de l’ordre

Mais depuis la Révolution, le phénomène salafiste a pris de l’ampleur, notamment face à des forces de sécurité démissionnaires. Boujemâa dénonce le manque de mobilisation de la police pour le protéger, alors qu’il l’avait avisée le jour de la tenue du festival qu’il était sujet à des menaces salafistes pour arrêter la manifestation en signe de protestation contre son invité, Samir Kuntar considéré comme chiite. Il a aussi rappelé que les services de l’ordre sont arrivés environ deux heures après sur le lieu du festival, transformé en un terrain d’affrontements sanglants entre à peu près 200 salafistes et les organisateurs. Chose que la police nie catégoriquement. Nous avons rencontré un policier au poste de police de Boughatfa, le seul qui a dénié nous répondre, puisque nous avons visité le secteur, le district et à chaque fois la réponse a été : «nous n’avons pas d’instructions pour vous donnez des informations ; ou encore, il n’y a rien eu, ce ne sont que des rumeurs». Selon ce policier, «rien ne prouve que Khaled Boujemaâ a avisé les autorités des menaces qu’il avait reçues puisqu’il n’y a pas eu de P.V. écrit. Il affirme aussi qu’il y avait un service d’ordre réduit sur place et que pour intervenir, il fallait attendre l’arrivée des renforts», en poursuivant «Les gens ont trop tendance à mettre la responsabilité sur le dos de la police. Or,  elle n’agit que si elle a reçu des instructions dans ce sens».

Ce qui est arrivé à Khaled Boujemaâ, qui porte encore sur le visage et le corps les séquelles de l’agression,  n’est pas un acte isolé. Le jour même, un député franco-tunisien, Jamel Gharbi a été lui aussi attaqué sous prétexte que sa femme et sa fille portaient des vêtements «indécents» aux yeux des salafistes. L’incident a créé un tollé dans la presse française et le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius est intervenu en personne pour condamner cette agression et la passivité du gouvernement tunisien à mettre fin aux attaques salafistes. Le gouvernement a fini par présenter ses excuses. «Mais moi personne n’a pris la peine de m’en présenter après ce qui m’est arrivé !» souligne amèrement le directeur du festival d’Al Aqsa. Il déclare même continuer à recevoir des menaces  de la part de la mouvance salafiste qui  a promis de mettre le feu à son commerce de vente de vieux meubles. Le pire, c’est que les quatre inculpés dans l’agression ont été relâchés par manque de preuves dans le dossier d’instruction fait par la police.

Et les attaques salafistes ne se sont pas limités à ces deux incidents, d’autres ont suivi comme ce qui s’est passé le jour de l’Aid, à savoir les affrontements entre deux groupes : l’un formé de salafistes, l’autre formé de citoyens «normaux».  Le résultat a été : une vraie guérilla de rue et des descentes dans les maisons et des destructions, notamment de la part de salafistes.

 

Racket et actes de banditisme

Mais aujourd’hui,  ces derniers semblent avoir franchi une nouvelle étape : le racket. Samedi 25 août, ils ont occupé le parking du marché du gros du poisson pour imposer aux clients de payer une taxe pour stationner. Mais attention, le montant est décidé selon l’importance de la marchandise achetée ! Encore une fois, ils ont réussi à imposer leur loi par la force, sans que la police n’intervienne. Leurs pratiques sont très proches du banditisme. Ce n’est pas étonnant puisqu’une bonne partie de la mouvance radicale est constituée d’anciens bandits, délinquants et recherchés par la police.

Pourtant, ceux qui sont proches d’eux et sont en dialogue continuel avec eux évoquent un groupe hétérogène. «Il n’y a pas un salafisme mais des salafismes», affirme Ali Neffati, Secrétaire général du bureau régional d’Ennahdha. «Le mouvement n’est pas très organisé et souvent, leurs adeptes se comportent sans revenir aux chefs. Nous essayons de dialoguer avec les différents groupes». Un constat confirmé par Noureddine  Bettaieb, prédicateur, qui évoque lui aussi des difficultés à communiquer avec les salafistes car il y a des délinquants parmi eux, avec un niveau d’instruction très limité. «Le phénomène salafiste est un phénomène complexe. Pour le comprendre il ne faut pas le limiter à l’aspect religieux mais prendre en compte des  aspects socio-économiques. C’est aussi un mouvement qui n’est pas très bien structuré. Pourtant, nous essayons de dialoguer avec ses différentes tendances, malgré les divergences au niveau de la compréhension de la religion», poursuit-il.

Bettaieb explique par ailleurs, que l’image des salafistes a été entachée à cause de certains comportements individuels irresponsables de la part de leurs adeptes et qu’ils ne sont pas tous d’accord sur ce qui est arrivé au festival d’Al Aqsa. «Il y a parmi eux, ceux qui regrettent l’usage excessif de la violence. Ils disent qu’ils ont été infiltrés par des éléments qui n’ont rien à avoir avec la religion mais qui utilisent cette vitrine pour  justifier leurs actes de banditisme», indique-t-il.

Abedlkarim, un salafiste se réclamant indépendant estime que «l’usage de la violence était inacceptable et qu’on aurait dû utiliser le dialogue». Toutefois, il juge inadmissible le phénomène chiite et justifie la position de refus de  la part des salafistes.

 

La société civile réagit

Nous apprenons aussi que la mouvance radicale continue à recruter notamment dans les quartiers populaires et parmi les délinquants. Noureddine Bettaieb nous informe qu’ils organisent régulièrement des cours de formation pour les jeunes recrues auxquelles ils invitent les prêcheurs venus des pays du Golfe pour les animer.

Face à cette montée du phénomène salafiste, on ne peut que s’interroger sur la réaction de la société civile ?

Le bureau de la Ligue des Droits  de l’Homme (LTDH) à Bizerte a organisé en collaboration avec d’autres associations une manifestation de protestation contre les violences salafistes et ce, à la suite des évènements du festival d’Al Aqsa. Une marche à laquelle ont pris part le bureau régional d’Ennahdha à Bizerte. Ahmed Kalaï, membre de bureau de la LTDH à  Bizerte nous informe que des membres de la société civile ont rencontré dimanche le chef du  district de Bizerte pour voir comment les forces de l’ordre peuvent-ils mettre fin à ces violences.

Nous quittons Bizerte, mais en passant près du port. Nous interpelle la vue d’un immeuble incendié. C’est la maison close, à laquelle les salafistes ont mis le feu depuis l’année dernière  et ont chassé les prostituées. Depuis, le local a été saccagé, puis récupéré par des délinquants avant que les voisins n’interviennent pour fermer toutes les issues avec du béton.

Encore une démonstration de la violence salafiste dans la ville…

Hanène Zbiss

Lire aussi
commentaires
Loading...