Que veut le gouvernement ?

 

L’histoire semble se répéter une nouvelle fois : nominations arbitraires, spectre des anciens alliés du système Ben Ali  qui revient en force, journalistes impuissants. Jusqu’où ira le gouvernement dans ce bras de fer avec les instances médiatiques ?

 

Sous pression des journalistes «d’Assabah», le gouvernement a finalement reculé sur sa décision de nommer Lotfi Touati comme Pdg à la tête de ce groupe de presse, mais cela ne doit pas faire oublier un fait grave : les nominations arbitraires dans le secteur médiatique.

«On ne peut que répéter ce qu’on a dit les trois fois précédentes, il n’est pas normal que des personnes soient nommées dans les médias publics sans consultation préalable ou appels à candidatures. Le vide juridique actuel profite réellement au gouvernement» déclare Olivia Gré du bureau de Reporters sans frontières alors qu’elle rédige un communiqué sur la polémique quant à la nomination de Lotfi Touati en tant que Directeur général du groupe Dar Assabah. Le vendredi 17 août, le journal Le Temps a sorti son édition avec un éditorial vierge pour manifester son refus face à cette nouvelle nomination. Cette page blanche ne fut que le premier pas vers une protestation en cascade des journalistes. Le groupe, dont le gouvernement détient 80% du capital, fait face depuis quelques semaines au mécontentement des journalistes qui mettent en cause les compétences du  nouveau directeur et dénoncent les conditions de sa nomination. «Nous tenons à garder l’indépendance que nous avions acquise pendant la Révolution et ce que nous savons de ce Monsieur ainsi que de ses tendances politiques, laisse présager le pire pour l’avenir du journal» témoigne une des journalistes. Selon la plupart des journalistes travaillant dans la maison, Lotfi Touati, ancien rédacteur en chef du journal Le Quotidien, est réputé pour avoir été un proche du régime de Ben Ali et aujourd’hui sa proximité avec le parti Ennadha laisse sceptique. Un ancien journaliste du Quotidien ayant préféré garder l’anonymat, témoigne aussi de la situation dans les locaux du journal : «Il n’est presque jamais là et n’assume pas ses responsabilités. Outre la réputation du personnage, c’est sa nomination qui pose problème. Les journalistes du Temps l’ont apprise dans les médias sans avoir été prévenus.  Du côté de la Télévision nationale, c’est Imen Bahroun qui a été nommée récemment PDG à la place d’Adnene Khedher. Même si celle-ci a revendiqué son «indépendance journalistique» et sa neutralité politique, les conditions de sa nomination sans consultation préalable des instances professionnelles préoccupent ces dernières. Le Syndicat de la culture et de l’information qui relève de l’UGTT a dénoncé le 19 août la «politique d’assujettissement des médias publics» menée par le gouvernement qui pratiquerait ces nominations sur la base de «l’allégeance politique», et ce, en dépit d’un accord du 6 mars 2012 qui consacre l’autonomie de la Télévision nationale.

 

Cas Attariq Al jadid : retour de la censure ?

Plus qu’une peur de cette mainmise qui se fait sentir progressivement dans tous les médias, certains journalistes semblent aussi visés pour leurs tendances politiques. Le cas moins médiatisé du journal Attariq Al Jadid, journal partisan d’Al Massar, montre un certain retour à la censure. Cet hebdomadaire connu pour son journalisme militant d’opposition sous Ben Ali vient d’être visé directement par le gouvernement. Adel Hajji, journaliste depuis 2009 au sein du journal, est poursuivi pour «diffusion d’informations de nature à troubler l’ordre public». Son tort ? Avoir écrit dans un article daté du 16 juin 2012 que le ministre de l’Enseignement supérieur «détermine la qibla» (direction de la prière) dans les bureaux au ministère. Si l’accusation est légitime pourquoi ne pas avoir pris le chef d’accusation de la «diffamation» et pourquoi recourir à cet article du Code pénal sur l’ordre public ? Un article qui a plusieurs fois servi à Ben Ali pour censurer ou interdire la parution de ce même journal. Pour le journaliste Adel Haji, le geste n’est qu’une autre manière pour le gouvernement de «museler la presse». Son procès a été reporté au 25 août.

 

Le moment d’agir

Ces évènements, qui semblent une fois de plus montrer l’ambiguïté du traitement des médias par le gouvernement, se produisent aussi dans un contexte plus que tendu pour les organes médiatiques : les décrets-lois 115 et 116 n’ont toujours pas été appliqués et on parle même au sein de l’Assemblée de les réécrire entièrement. Quant au Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), il s’est opposé à la récente Instance constitutionnelle concernant les médias. L’Instance votée à l’Assemblée aurait un caractère global qui regrouperait sous son égide tous les médias. Une Instance qui rappelle à beaucoup de professionnels l’ancien ministère de l’Information (voir article du n° 1389 de Réalités «Nouvelle Instance des médias, vers le retour du ministère de l’Information ?») Le 4 juillet, l’INRIC (l’Instance nationale de réforme de l’information et de la communication) s’est autodissoute, mettant ainsi fin à un organe de pression sur le gouvernement. Son constat était le même que ceux des ONG et du SNJT, «les médias sont menacés par une pression permanente sur leur indépendance et le retour de la censure».

Le numéro historique sans éditorial du journal le Temps (17 août) serait-il le premier pas vers une vraie mobilisation des journalistes ? Mis à part le sit-in de protestation à la Kasbah du 9 janvier 2012, il semble difficile de rassembler les acteurs du secteur autour d’une même cause. «La grève générale n’a pas été décidée, mais reste encore envisageable» témoigne une journaliste du Temps. Une Assemblée générale est prévue vendredi 24 août par le Syndicat des journalistes pour décider de la suite à donner aux évènements.

Lilia Blaise

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