La khroumirie secrète

Chaque tempête de neige attire les visiteurs en Khroumirie, pourtant la canicule « magnifie » aussi les charmes du Nord-Ouest. Une promenade à pied, dans la pénombre fraîche et humide d’un sous-bois, baigné par les senteurs d’humus, dépayse agréablement. L’envol d’un geais des chênes, criard, le roucoulement de quelques palombes sédentarisées, le martèlement du bec d’un pic, au plumage bariolé, qui creuse l’écorce d’un chêne ou la fragilité des « crosses » des grandes fougères au feuillage finement découpé, surprennent le visiteur. Allons découvrir la Khroumirie méconnue !

 

Nature secrète

Le premier et le plus prestigieux de ses secrets est le corail rouge : l’or rouge de la Méditerranée, connu depuis la préhistoire. Minéral, végétal ou animal, le sang mythique de la Méduse croît de quelques centimètres par siècle, à l’abri de la lumière, de plus en plus profondément. Les Berbères, les premiers, le préféraient rouge sang et lui attribuaient, comme les autres méditerranéens, des pouvoirs magiques. Un corail noir, encore plus rare, se développe toujours profondément, dans des grottes tout à fait obscures !

Très farouche, excepté en automne quand il brame, le cerf de Berbèrie, génétiquement différent du cerf européen, a gardé le secret de ses origines. Devenu endémique, aurait-il suivi la voie traditionnelle du littoral Sud de la Méditerranée pour venir du Moyen-Orient ? Quel bel animal ! Joyau des forêts de la Tunisie verte, il sait se faire respecter. Un dicton français affirme : « Au sanglier, le barbier » : qui recoud les plaies, « mais au cerf, le prêtre » : qui préside aux enterrements ! Un cerf qui charge peut tuer !

Quel bois, en contact avec le feu, ne brûle pas ? Celui de la racine de la grande bruyère arborescente aux mille fleurettes blanches. En plus, il n’a pas de « fil » et peut être travaillé dans tous les sens pour faire des pipes !

Même quand on n’est pas fumeur, on ne reste pas insensible à l’esthétique d’une belle pipe. Evidemment, les amateurs – la pipe étant la plus ancienne et la plus universelle des façons de fumer – en font de véritables folies. Ils font faire des fourneaux avec leurs initiales ou leur blasons gravés dans de l’or ou de l’argent incrustés dans le bois !

Les fougères, les osmondes royales, sont parmi les plantes les plus anciennes de la Terre. Les fossiles de fougères géantes, trouvés dans certaines houilles de l’ère primaire ont 500 millions d’années environ. Elles n’ont pas de graines mais des spores que le déroulement brusque des « crosses » lance dans l’air. Elles abritent de magnifiques orchidées, les limodores : Limodurum abortivum, violet et or. Elles sont curieuses car, souvent, elles ne s’épanouissent pas et « s’autofécondent ».

Il y aurait encore les tourbières, celles de Dar fatma par exemple, à rechercher. Elles recèlent l’histoire de l’évolution climatique de la région. Elles expliquent pourquoi le cèdre, le chêne zéen et l’aulne cèdent la place au chêne liège et là on entre dans l’Histoire.

 

Secrets d’histoire

La Khroumirie se présente comme un poing fermé. L’élévation relativement récente du niveau de la mer a caché, sans doute, de nombreux sites préhistoriques mais la région est peuplée depuis l’aube de l’humanité. Les sites de la plage de Zouara mêle les industries moustérienne, ibéromaurusienne et néolithique. Ils prouvent que des populations ont habité là pendant des dizaines de millénaires.

Les haouanet qui parsèment la région, dont celui de Kef El Blida orné d’une peinture pariétale unique, la pierre dressée : Rcheda touila, objet d’offrandes actuelles, attestent la pérennité d’une culture locale qu’aucun conquérant, carthaginois, romain ou arabe n’a vraiment entamée. Les racines berbères des Khroumirs sont indéniables.

Par quelle voie, le marbre de Chemtou : prestigieux puisqu’on le retrouve à Rome et même à Constantinople, le marmor numidicum des Romains était-il exporté ? Certainement pas par la Medjerda, alternativement en crue ou à sec ni par la route empierrée jusqu’à Utique ou Carthage.

Doit-on croire à la légende de la Kahéna pratiquant la terre brûlée en fuyant devant les conquérants arabes ? Se serait-elle suicidée ? L’aurait-on tuée et jetée dans un puits dans la vallée de l’Oued El Kébir ? Est-elle inhumée près de Melloula ? Le lieu s’appelle : « Kbour El Aouda » : le Tombeau du retour ! Les habitants sont persuadés qu’elle reviendra !

Puisque nous évoquons Melloula, citons quelques attraits de la Khroumirie.

 

Plaisirs discrets

A notre avis, la Khroumirie se prête mal aux grands « festivals » populaires.

Les pistes des grandes forêts montagnardes invitent les randonneurs, les amateurs de V.T.T. et même les propriétaires de véhicules 4 x 4. Ils vont s’y retrouver seuls ou en petits groupes.

Les plages telles que celle de Melloula où les arêtes de grès rouge émergent du maquis bronze doré et plongent dans une mer turquoise, celle de Zouara où le vent déplace les dunes et couvre ou découvre les foyers préhistoriques n’attirent pas les foules du Golfe d’Hammamet ou de la plage du Bou Jaafar. Le magnifique golf à 18 trous, est assez peu fréquenté. On peut jouer longtemps, sans les regards obliques ou les commentaires à mi-voix des « spectateurs ». Citadins stressés, goûtez le plaisir « solitaire » d’une journée – ou davantage ! – de soins à Hammam Bourguiba. Se laisser arroser, masser, dorloter et se sentir complètement « débranché », déconnecté du « boulot » !

Une langouste, une cigale grillée, dégustée sur le port de Tabarka, à la terrasse d’un petit restaurant au soir d’une belle journée de plage, de plongée sur des fonds somptueux, de navigation ou de planche à voile dans une brise « vive » !

Pour aujourd’hui, ne parlons que de quelques plaisirs d’été. Une autre fois, nous évoquerons la chasse à la bécasse derrière un bon chien d’arrêt, une omelette aux girolles, un rôti aux cèpes cueillis dans la journée, un salmis de palombes, une bonne bataille de boules de neige comme des enfants ou une longue soirée devant un grand feu de cheminée. La Khroumirie, il faut aller la découvrir.

 

Alix Martin

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