Congrès du CPR : Un avenir dans l’ombre de la Troïka

Le congrès du deuxième parti au pouvoir devait redéfinir son identité politique et affirmer son évolution vers un parti apte à gouverner. Or, le discours ambiant a été plutôt de redorer l’image de la Troïka tout en restant sur les acquis historiques du Parti.

 

«Ennahdha reproduit les mêmes pratiques que le RCD», celui qui a lu le discours du Président Moncef Marzouki ne devait pas se douter de la conséquence de ses dires sur l’assistance. Des membres d’Ennahdha et pas des moindres, Ali Larrayedh, le ministre de l’Intérieur, ainsi qu’Ameur Larrayedh député, quittent la salle en colère. Quant à Rached Ghannouchi, leader du parti, il reste stoïque et renvoie une phrase bien sentie lors de son discours «Moncef Marzouki est un être constitué de paradoxes, entre son côté droit de l’hommiste et militant et son statut de Président, il faudra qu’il trouve un équilibre». Il rajoute que le «Président n’est pas représentatif du CPR », point de vue confirmé par le déroulement d’un congrès qui a tenu à préserver à tout prix sa place dans la Troïka. Le CPR était à un tournant politique, s’affirmer en tant que parti apte à gouverner aurait pu en faire une réelle alternative électorale et une force d’opposition comme l’espéraient certains de ses dissidents tel qu’Abderraouf Ayadi.

C’était aussi l’espoir d’Ayoub Messaoudi, ancien conseiller à la présidence, suspendu récemment de ses fonctions mais devenu tristement célèbre pour avoir trop parlé aux médias. Au moment de sa démission de la présidence, celui-ci avait déclaré que le CPR devait faire un choix : celui de s’affirmer comme une force politique d’opposition et se rallier à d’autres partis de gauche ou bien se fondre dans la Troïka, en assumant le manque de marge de manœuvre. Il semble pourtant que certains Cpéristes gardent encore l’espoir d’une alliance qui marche comme en témoigne le congrès.

 

Un congrès et plusieurs enjeux

Si les discours de Mustafa Ben Jafaâr et de Rached Ghannouchi allaient dans ce sens, certains militants partagent aussi cette vision comme Samir Ben Amor qui a relativisé les critiques de Moncef Marzouki, considérant qu’elles étaient plus dirigées contre le gouvernement Ennahdha. Pour les autres militants, le principal enjeu du congrès était de poser les bases de sa restructuration. Selon Haythem Belgacem, député CPR, c’est déjà chose faite via les congrès régionaux. Samia Abbou a quant à elle considéré que les «questions internes au parti avaient été réglées lors du congrès de Tataouine». C’est le 1er Congrès tenu le 24 juin 2011 à Kairouan qui a permis au parti de redéfinir les enjeux économiques et politiques en vue des élections. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Le CPR a été propulsé au rang de deuxième parti politique du pays et a fait face à l’épreuve du pouvoir tout comme le parti majoritaire. Le congrès a donc été l’occasion de redéfinir aussi une ligne politique, ainsi que les principes qui régissent le parti. Le porte-parole, Hédi Ben Abbès a estimé que le congrès avait atteint en partie ses objectifs pour montrer que le CPR est un grand parti politique: «Nous avons mis en œuvre à l’occasion du congrès une cellule de communication qui a très bien marché avec des jeunes qui vont s’occuper de façon récurrente de ce service et nous avons aussi commencer à restructurer nos bureaux régionaux afin de décentraliser au maximum» a-t-il déclaré le dimanche 26 août. Mais après l’élection attendue de Mohamed Abbou (115 voix) comme Secrétaire général, le parti semble toujours faire face aux mêmes problèmes qui ont précédé son congrès et sa position dans la Troïka reste ambiguë.

 

Un discours anti-RCD

L’affiche dans le hall du Palais des congrès donne le ton. Ben Ali derrière des barreaux. Le discours de Mohamed Abbou, Secrétaire général du Parti continue sur le même thème. Il insiste sur le fait d’assainir de «la vie politique des anciens Rcdistes» tout comme le martèle actuellement le parti Ennahdha et le gouvernement. Du côté de CPR, le message est clair, le parti insiste encore sur son identité et sur la ligne adoptée depuis les élections: une réforme voir une épuration totale de l’ancien système comme il le souligne dans son rapport moral. Comme l’avait dit Abderraouf Ayadi, à l’époque où il était encore membre du parti : «Le CPR en entrant dans la Troïka était le parti qui voulait le plus un nettoyage du système, tandis que les autres étaient plus modérés». Ligne confirmée par l’actuel Secrétaire général Mohamed Abbou qui avait démissionné de son poste de ministre chargé de la réforme administrative faute de pouvoir entamer de réelles réformes. Cependant, le discours anti-Rcdiste semblait déjà rabattu dans les bouches des militants et l’actualité des derniers jours du Ramadan comme les violences à Bizerte ou les mouvements sociaux à Sidi Bouzid auraient dû avoir leur place dans les discours des congressistes. Une prise de position sur les violences des extrémistes aurait été la bienvenue.

 

Un parti de centre-gauche

L’autre tendance clairement affichée pendant ce congrès a été la définition d’une réelle couleur politique. Des invités de petits partis de gauche comme Abed El Wahab El Heni, leader du parti El Majd et de la liste du peuple étaient présents pour soutenir les militants qui sont venus affirmer unanimement que le CPR est désormais un parti «centriste de gauche». Cependant, le parti reste fidèle à ses racines et se revendique toujours sans idéologie. C’est dans la définition de cette tendance politique que les contradictions voient le jour. Si Hédi Ben Abbès voit le CPR comme un parti «laïque» terme que les militants n’osaient plus employer pendant un moment, la suite est plus ambiguë. Le parti dit vouloir décentraliser et mettre plus en avant les régions marginalisées en passant par la justice économique, sociale et transitionnelle. Le programme économique prévoit aussi d’intégrer l’économie parallèle dans l’économie légale ou encore d’instaurer plus de justice sociale. Mais le parti s’est vu reprocher le manque de précisions sur cette ligne politique déjà évoquée auparavant. Techniquement, le CPR semble via ses congrès régionaux, avoir pu restructurer une partie de sa base militante avec qui il déclare avoir eu une réelle communication depuis les élections où le rapport financier témoigne d’un manque à ce niveau là. Quant au profil de ses militants et sympathisants, Hédi Ben Abbès confirme bien que le parti, resté un parti d’élite avec une forte assise dans les milieux intellectuels, a bénéficié d’une certaine popularité dans les milieux moins aisés grâce à la personnalité de Moncef Marzouki et à l’adhésion de nombreux jeunes. Le parti semble donc s’orienter vers un parti de masse. Le vrai problème reste de savoir comment un tel parti peut aujourd’hui gouverner et quelle place occupe-t-il réellement dans la Troïka ?

 

Le CPR sans la Troïka ?

Les membres du parti le reconnaissent. Les démissions ont augmenté depuis la démission d’Abderraouf Ayadi. Le rapport moral recense bien les démissions non justifiées à la suite de l’élection de Moncef Marzouki mais aussi les éclats médiatiques de certains qui ont valu à Taher H’Mila un gel de son  adhésion et une éviction publique des travaux du congrès. Samia Abbou témoigne que lors de ce congrès, l’un des enjeux était de regagner la confiance de certains militants «beaucoup nous ont dit qu’ils ne se reconnaissaient plus dans le CPR. C’est vrai que nous avons cumulé des fautes avec la Troïka mais c’est normal, nous nous construisons en même temps.» Malgré ces préoccupations, le CPR aura-t-il su regagner la confiance de ses militants en vu des prochaines échéances électorales? Offre-t-il désormais un programme politique clair qui peut prétendre à la relève gouvernementale ou restera-t-il dans l’ombre de la Troïka ? Le discours de Moncef Marzouki l’a bien montré, deux tendances existent désormais au sein du CPR et peinent à se concilier. D’un côté, ceux qui voient la déchéance irréductible d’une alliance contre-nature et qui poussent à se rallier aux autres forces politiques. C’est le cas des vieux militants comme Om Zied qui a confirmé les dires de Moncef Marzouki lors d’un passage télévisé « La Troïka est constituée de trois partis qui étaient soudés à l’ère Ben Ali. Mais pour leur conception de l’avenir, il y a une très grande différence, par exemple Ennahdha ne réclamait pas le départ de Ben Ali, même chose pour la corruption, qu’ils n’essaent pas d’éradiquer encore actuellement. Donc à part le fait qu’ils n’avaient pas la même conception du militantisme, ils ne partagent pas la même idéologie : Un parti islamiste qui se réfère aux frères musulmans radicalistes, un parti de gauche socialiste et un parti centriste laïque. Et là, on est en train de constater les résultats de cette coalition.il n’y a pas d’harmonie possible.» Du côté des plus jeunes générations, l’avis était semblable comme pour Ayoub Messaoudi qui a appelé haut et fort le CPR à quitter la Troïka après sa démission. Mais de l’autre côté, on trouve le nouveau Bureau politique composé de 10 membres qui semble vouloir préserver une certaine stabilité au sein de la Troïka. Assez homogène, il comporte plus des vieux militants tels qu’Omar Chétoui, Imed Daimi ou encore Abdelwaheb Maater que des jeunes qui représentent pourtant près de 60% des 10 000 adhérents que comporte le parti (chiffres approximatifs donnés par le chargé de communication). Seul le jeune député Haythem Belgacem et l’unique femme, Sihem Badi font l’exception dans ce panel où Samir Ben Amor, conseiller auprès de la Présidence est absent. Parmi les membres du Bureau, on compte beaucoup de proches du Président, mais aussi des membres du gouvernement, sauront-ils trouver un compromis afin de sauvegarder «l’unité» tant espérée de la Troïka? Lors du vote sur le gouverneur de la Banque centrale, le CPR avait voté contre l’accord de la Troïka montrant fermement son désaccord, mais il reste difficile de savoir s’il saura entrer dans une confrontation directe avec Ennahdha sur des questions plus épineuses comme la liberté d’expression ou la séparation de l’Etat et de la religion, principes garantis dans son rapport moral.

Lilia Blaise

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