Ayoub Messaoudi, le nouveau Feriani ?

Ayoub Messaoudi, ex-conseiller de Moncef Marzouki a été interdit de voyager jeudi 16 août à l’aéroport de Tunis Carthage et convoqué au Tribunal militaire de Tunis, accusé «d’atteinte à la dignité de l’institution militaire».

 

«Ma liberté, je l’exerce, je ne la demande plus. Il est des moments dans la vie où il nous faut assumer nos responsabilités. J’annonce ma démission de mon poste de Conseiller principal auprès du Président de la République chargé de l’Information.» Jeudi 28 juin, ce jeune conseiller de Moncef Marzouki quitte avec deux autres de ses collègues le cabinet présidentiel. Il se dit «dégoûté» de la politique et surtout d’un gouvernement sur lequel il ne se fait plus d’illusions. Deux mois plus tard, Ayoub Messaoudi, revenu en Tunisie après un séjour auprès de sa famille en France, se  trouve interdit de voyager et convoqué au Tribunal militaire de Bâb Saâdoun à Tunis. Immédiatement, les esprits s’échauffent et la rumeur court au sujet de ses déclarations sur la radio Mosaïque Fm ainsi que ses écrits sur son blog et qui lui ont valu cette convocation. Atteinte à la liberté d’expression? Volonté du ministère de la Défense de faire taire ceux qui touchent à l’Armée? L’affaire Ayoub Messaoudi n’est pas prête d’être close.

 

L’élément gênant de l’affaire Baghdadi Mahmoudi

Quelques jours après son retour en Tunisie et après une démission très médiatique, Ayoub Messaoudi passe sur la radio Mosaïque FM où il réitère certaines déclarations faites en juin à propos du ministère de la Défense et son implication dans l’affaire Baghdadi Mahmoudi.

Lors de sa démission, son passage remarqué sur la chaîne de télévision Attounissia annonce un premier bras de fer avec le gouvernement.

Il déclare expressément que le ministre de la Défense actuel n’a pas suivi la procédure réglementaire pour l’extradition de l’ex-premier ministre Baghdadi Mahmoudi. Sur le plateau d’Attounissia il avait alors dit “Je me demande si Ennahdha reconnait l’Etat” dira-t-il. Le fait d’avoir utilisé tous les outils des institutions de l’Etat (ministères de la Défense, de la Justice, de l’Intérieur et des Affaires étrangères) pour extrader l’ex-Premier ministre libyen à partir de l’aéroport de l’Aouina, sur un avion libyen privé et en compagnie du colonel major de la Libye, est une trahison envers le représentant légal de l’Etat et Chef suprême des forces armées (Traduction Nawaat.org).

Lors d’un entretien fin juillet, il réitère ses propos accusant directement certaines personnes comme le ministre de la Défense: «Il a passé toute la journée avec le Président dans le Sud sans l’informer que Baghdadi Mahmoudi était dans un avion pour la Libye. Nous avons reçu à 18h, un communiqué officiel nous prévenant de l’extradition». Il avait demandé alors à Moncef Marzouki le limogeage de ce dernier, requête qui n’avait pas été entendue. L’ex-conseiller avait aussi requis une instruction avant sa démission sur cette affaire. Instruction qui a bel et bien été déclenchée après son départ, à la fin du mois de juillet mais contre lui. Selon son avocat, Khalil Charfeddine, une instruction pénale avait été entamée bien avant sa convocation au Tribunal militaire sans pourtant qu’il en soit notifié.

 

Des accusations sur la gestion de Sidi Bouzid

Mais ce ne sont pas seulement les déclarations dans l’affaire Baghdadi Mahmoudi qui semblent gêner le gouvernement. Ayoub Messaoudi a en effet révélé sur son blog et sur la chaîne de Radio Mosaïque Fm, certaines données sur la ville de Sidi Bouzid pendant les affrontements qui ont lieu lors du Ramadan. Il a parlé de nombreux kidnappings qui avaient eu lieu dans la ville mais surtout de cas de maltraitance dans les postes de police. Puis il a cité des noms pour prouver l’existence d’une mafia à Sidi Bouzid: Bassem Akkari et Aymen Jouini.

Il a dit que ces deux personnes étaient derrière les crimes et les meurtres pendant la révolte 2010/2011, et qu’ils font partie d’un sous-département du ministère de l’Intérieur nommé «confidentiel 32» et qu’aujourd’hui ils  sont encore en liberté. Il a conclu en dénonçant le fait que le ministère de l’Intérieur ne procède pas à leur arrestation.

Si Ayoub Messaoudi s’est mis à dos les ministères de la Défense et de l’Intérieur par ces révélations, c’est la première fois depuis l’affaire de l’officier Samir Feriani, qu’un civil sortant du gouvernement fait ce genre de révélations. Son arrestation brutale pourrait-elle être liée à ces facteurs contrairement à ce qu’a déclaré le procureur Mounir Abdenebi du Tribunal militaire de Tunis, qui a nié que l’affaire portait sur la «liberté d’expression».

 

Un procès légitime ?

Aujourd’hui, l’ex-conseiller est accusé d’atteinte à un fonctionnaire public selon l’article 128 du Code pénal «Est puni de deux ans d’emprisonnement et de cent vingt dinars d’amende, quiconque par discours publics, presse ou tous autres moyens de publicité, impute à un fonctionnaire public ou assimilé des faits illégaux en rapport avec ses fonctions, sans en établir la véracité.» Il est également accusé d’atteinte à la dignité militaire sur la base de l’article 91 du Code de justice militaire : «Est puni de trois mois à trois ans d’emprisonnement, quiconque, militaire ou civil, en un lieu public et par la parole, gestes, écrits, dessins, reproduction photographiques ou à la main et films, se rend coupable d’outrages au drapeau ou à l’Armée, d’atteinte à la dignité, à la renommée, au moral de l’Armée, d’actes de nature à affaiblir, dans l’Armée, la discipline militaire, l’obéissance et le respect dus aux supérieurs ou de critiques sur l’action du commandement supérieur ou des responsables de l’armée portant atteinte à leur dignité». Les deux parties s’affrontent déjà sur la nature de «l’atteinte» faite à l’Armée.

Le plaignant, le chef d’Etat-major interarmées, Rachid Ammar accuse l’ancien conseiller d’avoir écrit dans sa lettre de démission que l’affaire Baghdadi Mahmoudi était une «atteinte majeur à l’Etat», punissable par la loi, tandis qu’Ayoub Messaoudi dit avoir accusé de «trahison d’Etat» Rachid Ammar. Outre ces problèmes de forme, l’avocat de la défense Khalil Charfeddine, déclare considérer comme un vice de procédure «l’interdiction de voyager et le fait qu’Ayoub Messaoudi n’ait reçu aucune notification ni requête pour comparaître devant le Tribunal avant».

 

Ayoub Messaoudi, l’élément perturbateur

 Pour son avocat, le procès est politique puisque le concerné a fait des révélations sur le gouvernement et l’Armée, «il est considéré comme un élément perturbateur». Ce procès rappelle celui de l’officier Samir Feriani qui avait été accusé d’atteinte à la «sûreté de l’Etat» lorsqu’il avait publié un article dans le journal L’Expert sur les exactions commises par certains hauts-gradés comme Yacine Taieb à Sidi Bouzid et Kasserine pendant la Révolution. Il avait été remis en liberté après cinq mois de prison mais l’affaire est encore en cours et l’officier dit encore enquêter pour mettre à jour la «vérité».Si le procès d’Ayoub Messaoudi représente pour beaucoup de ses défenseurs une «atteinte à la liberté d’expression» comme en témoignent les photos de profil sur Facebook, «FreeAyoub», les motivations derrière sa convocation restent peu claires.

La situation d’état d’urgence qui est prolongé jusqu’à fin août, donne un avantage aux autorités pour ce genre de procès. Le décret-loi  permet en effet au ministère de l’Intérieur, d’interdire de séjour ou de voyage tout, d’assigner à résidence toute personne «dont l’activité s’avère dangereuse pour l’ordre public».

Ayoub Messaoudi sera-t-il un nouveau Feriani dans un contexte où l’Etat tente de renforcer son autorité et où le gouvernement accepte peu la critique? S’ajoute à cela, les accusations d’Ayoub Messaoudi à l’égard du parti Ennahdha : «Ce parti commence à montrer son vrai visage : hégémonique. Il tente de reproduire la dictature du RCD avec l’argument religieux. 

Ennahdha n’a jamais voulu le consensus ni au sein de la Troïka ni pour le reste du pays.» déclarait-il en juillet dernier lorsqu’il faisait le bilan de son travail à la Présidence. Ses prises de position tranchées et sans langue de bois à l’égard du parti majoritaire lui ont-ils valu une attention particulière de la part du gouvernement ? La Présidence s’est désengagée de l’affaire via un communiqué lu par le porte-parole Adnène Manser.

Quant au CPR dont Ayoub Messaoudi faisait parti jusqu’au jeudi 16 août, sa position a été ambiguë. Le parti a suspendu Ayoub Messaoudi de ses fonctions à la suite de ses déclarations sur Mosaïque FM. «Le parti est actuellement très sévère avec les membres qui lavent leur linge sale dans les médias» confie une source du CPR. Mais à l’annonce de l’interdiction de voyager, le parti a publié un autre communiqué affirmant son soutien à l’ancien membre.

Actuellement, des blogueurs, comme Lina Ben Mhenni, mais aussi des militants des droits de l’homme, comme Sihem Bensedrine ou Om Zied, ont appelé à sa libération et formé un comité de soutien.

Lilia Blaise

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