La haute saison !

On les avait presque oubliés, tant ils s’étaient faits discrets ces derniers temps. Pourtant, avec l’arrivée de Ramadan, les salafistes commencent à s’activer, notamment dans les mosquées, mais pas seulement. Serait-ce le calme avant la tempête ?

Avant même que ne débute le mois Saint, l’Association centriste de sensibilisation et de réforme (ex Association d’El Amr bel mârouf wa ennahy an el monkar» a commencé une large campagne à Tunis et dans plusieurs villes touristiques, notamment Hammamet, Sousse et Sfax, pour convaincre les touristes qu’il vaut mieux respecter les habitudes des Tunisiens pendant le mois du jeûne. «Nous avons parlé avec plusieurs d’entre eux, que ce soit dans les cafés ou dans les hôtels et ils ont exprimé leur disposition à ne pas manger ou boire en présence de Tunisiens», affirme Adel Almi, Président de l’association. Pour lui, si les touristes sont prêts à respecter le jeûne il n’est plus besoin de laisser ouverts les lieux de restauration. Par conséquent, les non-jeuneurs, parmi les Tunisiens, n’ont plus de prétexte pour ne pas respecter les traditions pendant le mois de Ramadan.

 

Après les touristes, sensibilisation des Tunisiens

Mais l’association ne s’est pas arrêtée à ce stade, puisqu’elle a fait aussi une tournée pour avertir les propriétaires des restaurants et des cafés de ne pas ouvrir leurs portes durant le carême.

Almi nie avoir utilisé un langage menaçant envers eux, mais dit que ses collègues et lui ont essayé de montrer aux propriétaires de ces lieux les vertus d’honorer les préceptes de la religion.

Troisième étape, c’était la sensibilisation des autorités pour appliquer la loi concernant la fermeture des cafés et des restaurants pendant le mois du ramadan. «La Tunisie est un pays musulman et donc l’Etat se doit de faire respecter l’Islam. Pourquoi un agent de police intervient pour sanctionner quelqu’un qui ne respecte pas le code de la route et ne le fait pas quand il y a un non respect d’un des rituels de la religion musulmane ?», s’interroge Almi.

Son appel n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd puisque dès le premier jour de Ramadan la police a fait une descente dans le quartier chic d’Ennasr pour  ordonner la fermeture de la majorité des lieux de restauration, au prétexte de faire appliquer la circulaire du ministère de l’Intérieur, laquelle prévoit de laisser ouvert uniquement les lieux qui se trouvent dans une zone considérée comme «touristique», avec obligation de se restaurer à l’intérieur et non sur la terrasse.

Or, d’après les témoignages de certains propriétaires de ces lieux, même ceux auxquels on a autorisé l’ouverture ont été obligés de ne servir que des plats à emporter. La police a aussi demandé aux clients qui se trouvaient déjà à l’intérieur de partir. Cette intervention des autorités n’a pas été uniquement constatée à Ennasr, mais aussi dans certaines villes côtières comme Monastir.

Pour justifier de telles interventions, Khaled Tarrouche, porte-parole du ministère de l’Intérieur, a déclaré qu’il s’agit là de «procédures en vigueur depuis plusieurs années (depuis l’époque Ben Ali), qui ne seraient nullement des mesures exceptionnelles».

Quoi qu’il en soit, cela prouve que l’influence des associations salafistes est à prendre en compte.

 

 «Ramadan, le mois de la repentance»

Outre cette première action de la sphère salafiste, cette dernière a dû sortir l’artillerie lourde en intensifiant son activité dans les mosquées et autre. Ansar Achariâa a lancé sur tout le territoire la campagne du «Ramadan, le mois de la repentance», en donnant l’ordre à tous ses partisans d’aller dans les lieux publics (souks, places…) et d’inviter les gens à se repentir et à renouveler leur attachement à  la «chariâa islamiya».

Dans les mosquées et profitant de ce regain de religiosité chez les Tunisiens, les salafistes ont concocté tout un  programme, où l’on trouve des cours de religion, des «halakats» (cerles) de discussion, des activités pour enfants et des festivités, à caractère religieux bien sûr !

Hizb Ettahrir, qui vient d’avoir son visa, s’est lui aussi préparé pour le mois Saint : «Nous allons intensifier notre présence dans les mosquées à travers les cours que nous allons organiser. Nous comptons aussi faire des transmissions directes sur Internet des prêches données par des prêcheurs que nous allons inviter de l’étranger», déclare Ahmed Tatar, membre du bureau de presse de Hizb Ettahrir.

Même programme pour le Front tunisien des associations islamistes qui, selon son président, Mokhtar Jebali, prévoit de lancer des campagnes de distribution de dépliants dans le but de sensibiliser les gens quant à l’importance du jeûne et d’organiser des cours dans les mosquées. 

L’Association centriste de sensibilisation et de réforme fera de même, avec la différence qu’elle ne se limitera pas aux lieux des cultes, mais ira dans les lieux publics pour prêcher la bonne parole.

 

Les mosquées : la concurrence est rude !

La concurrence s’annonce forte autour des mosquées ce ramadan. Assisterons-nous de nouveau à une bataille pour l’occupation des lieux de cultes ?

Ahmed Tatar, de Hizb Ettahrir, se montre confiant : «C’est vrai qu’il y a une concurrence, mais chacun montrera sa capacité à attirer les gens par son discours». Il ajoute que dans certaines mosquées des accords ont été établis entre les trois grandes mouvances islamistes : Ennahdha, les salafistes et Hizb Ettahrrir pour se les partager et ce, en créant des comités de gestion des lieux de cultes. Cependant, cela n’exclut pas les échanges d’expertises : autrement dit, il peut y avoir un imam d’Ennahdha dans une mosquée, et quelqu’un de Hizb Ettahrir qui vient donner des cours religieux et vice versa. «Les salafistes ont aussi accepté le jeu et tout se passe normalement avec eux», souligne Tatar.

Plus que jamais, la politique s’installe dans les mosquées, au vu et au su de tout le monde. Pourtant, Noureddine Khadmi, ministre des Affaires religieuses, a précisé dans une déclaration à Express Fm que les prêches politiques seront interdits dans les lieux de culte et que des actions en justice seront intentées contre les prêcheurs qui ne respectent pas ces dispositions.  Reste à savoir si le ministère sera capable d’appliquer la loi ou non.

 

«Le couffin de Ramadan»

Mais l’activité des salafistes ne se limite pas aux prêches et aux cours de religion, ils misent beaucoup sur le social en organisant des campagnes d’aide aux nécessiteux. Partout, Cité El Khadra, Radès, Cité Ettadahmen, Hammamet, Menzel Bourguiba, on lance des campagnes «Koffet Romdhan» (le couffin de Ramadan). Des cartons entiers pleins de vivres et sur lesquels figurent le logo d’Ansar Achariâa»  (au dessus duquel est écrit «Vos fils sont à votre service») partent en masse vers les familles pauvres. Ils contiennent des pâtes, du lait, des tomates en conserve, de l’huile et même de la viande.  Le comble, c’est que tout en distribuant ces aides, les salafistes lèvent des pancartes pour dire qu’ils n’appartiennent à aucun parti politique, comme c’était le cas dans une campagne à Menzel Bourguiba. Ils sont conscients que pour avoir de la popularité, il faut jouer sur le côté social et humanitaire et se rapprocher de la population. Cette dernière, dont le pouvoir d’achat a été fortement affaibli par la crise économique, est sensible à toutes formes d’aide. Les salafistes jouent sur la précarité, leur terrain favori depuis toujours, dans tous les endroits du monde où ils se sont installés.

Ramadan s’annonce donc chaud. Attendons de voir la suite.

Hanène Zbiss

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