L’Islam politique procède du matérialisme

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour REALITES)

Le penseur iranien Daryush Shayegan a assemblé son œuvre autour du mouvement des cultures entre l’Est et l’Ouest, au croisement des idées entre la Chine, l’Inde, la Perse et l’Occident. Il sillonne le métissage des philosophies et des religions, mais aussi de la littérature et des arts.

 

Ancien directeur du Centre iranien pour le dialogue des civilisations, indianiste, professeur de philosophie comparée, né en 1935 dans une famille géorgienne et iranienne, D. Shayegan a été l’élève du grand Henri Corbin, le (re)découvreur de l’islam iranien et de sa mystique dans laquelle il voyait le rempart contre les dangers de la désacralisation et du nihilisme contemporains. L’ouvrage réunit des articles, jusque-là dispersés, d’une érudition parfois grisante, traversant les époques et les continents. Shayegan convoque Dostoïevski, le réalisme magique du roman latino-américain et les désordres de l’architecture pour relire le déchirement des sociétés. Une déambulation dans la National Galery of Art de Washington embrasse l’art des Ming et les visions de Dürer et de Léonard. 

D. Shayegan est un alchimiste du dévoilement par les rapprochements inattendus. En s’appuyant sur quatre mystiques qui ont vécu dans des décors bien distincts, l’Allemand du 13e siècle, Eckhart, l’Arabo-Andalou du 12-13e siècle, Ibn’Arabî, le Chinois du 4e siècle avant l’ère chrétienne, Tchouang Tseu, l’Hindou du 3e siècle, Shankara, il a montré comment des personnes singulières appartenant à des aires culturelles résolument différentes s’accordaient à voir le monde de la même façon.

La préface de La conscience métisse souligne la surprise constituée par les révolutions arabes et les équivoques qui pèsent sur leur devenir. Mohammed Arkoun identifiait trois moments  dans les relations entre le monde musulman et le monde occidental : la période du renouveau (Nahda) puis la période révolutionnaire (Thawra) et espérait l’éveil (Sahwa). A sa suite Shayegan appelle à l’ouverture, incertain de qui, de l’islam modéré ou du modèle théocratique, prendra le dessus. La conscience métisse est un condensé des thèses que Daryush Shayegan a agencé, à partir de son propre itinéraire puis de ses observations, pour conjurer le rigorisme identitaire et les dérives despotiques de ce qu’il nomme l’enthousiasme hirsute. Contre l’idée que la diffusion du modèle occidental signe la fin des cultures et la disparition des croyances essentielles, Shayegan soutient que l’humanité s’édifie elle-même par des emprunts et des ajouts qui se superposent jusqu’à constituer de nouveaux alliages. La fréquentation des textes anciens lui a appris comment le messianisme des religions primordiales de l’Iran a marqué le judaïsme tardif et par contrecoup le christianisme et l’islam. 

Autre exemple, c’est d’une lecture équivoque d’Averroès que les lettrés du Moyen-Âge déduisent la théorie de la double vérité d’après laquelle ce qui est vrai en théologie ne l’est pas nécessairement en philosophie et réciproquement. En essayant, en vain, de concilier ces deux domaines de la connaissance, ils en ont souligné la séparation et préparé le terrain à la science nouvelle.

L’aventure de la modernité, débutée en Europe, a affranchi l’homme de la double tutelle de la sainteté du sacré et la majesté du pouvoir. Pour D. Shayegan, la question n’est pas de savoir si elle est toute positive. La laïcité, le sujet de droit, l’objectivité scientifique et la liberté d’opinion ont été inventés au prix fort du désenchantement : la rupture avec le monde magique et ses symboles, le ressentiment des populations qui les regardent sans les atteindre, l’errance spirituelle de l’homme moderne.

Shayegan, sur fond d’exigence démocratique, voudrait en finir avec la fausse querelle du rationalisme hérité des Lumières et des croyances religieuses. Il entrevoit la germination d’une conscience métisse où différents niveaux de représentation du monde s’entrecroisent, s’enchevêtrent, s’emboîtent, et dans laquelle l’homme est à la lisière de plusieurs identités.

L’Occident a forgé, à ses propres dépens, les armes de la critique et de la démystification. Elles sont désormais à libre disposition alors que chacun est devenu bricoleur d’individualité dans un monde kaléidoscopique.

Dans ce contexte où Internet est à la fois l’outil et l’espace de tous les possibles, D. Shayegan plaide pour la schizophrénie culturelle heureuse. Le versant négatif et pathologique de cette schizophrénie c’est le tiraillement des cultures, le sentiment d’incohérence et d’insatisfaction qui fait foisonner là, le néo-paganisme, le bric-à-brac postmoderne, l’étourdissement par la consommation et ici, le fondamentalisme. 

Mais, il y a le versant positif, être à cheval entre plusieurs cultures c’est disposer et jouir de plusieurs manières d’être présent au monde. Le syncrétisme des identités plurielles permet alors un enrichissement et la modernité devient récapitulative.

Le texte de La conscience métisse est tout autant préoccupé à mettre en garde contre le relativisme que contre l’archaïsme religieux. Pour D. Shayegan, l’Islam politique n’a pas d’horizon. Bien distinct de la culture islamique, il est une idéologie qui procède du matérialisme et s’y enlise un peu plus à chaque fois qu’il ambitionne d’administrer l’espace public. En entrant dans l’arène des idéologies politiques, l’islam se condamne à être une idéologie, à être consigné dans la conquête du présent et à fléchir des versets miséricordieux vers les versets belliqueux. Si Shayegan argumente pied à pied pour que le pouvoir reste laïc et pour évacuer l’espace public des mythes et des croyances, c’est justement pour sauver la spiritualité, pour qu’il demeure un espace refuge où il appartient à chaque homme de s’acquitter de la dîme de l’esprit.

 

*Albin Michel, 

2012, 274 pages Bibliothèque Idées

 

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