Les islamistes, nouveaux partenaires de l’Occident

Par Peter Cross (de Londres pour REALITES)

De l’Afrique du Sud à l’Irlande, des Etats-Unis à l’Australie, la presse anglophone dans sa quasi-totalité s’est bornée à reproduire les dépêches des principales agences de presse internationales – en l’occurrence Associated Press et Agence France Presse pour l’essentiel – pour rendre compte du premier congrès postrévolutionnaire que vient de convoquer Ennahdha. Lassées, déçues peut être, par une évolution politique postrévolutionnaire qui n’a pas pris les chemins bien balisés des idées préconçues, les médias anglo-saxons dans leur écrasante majorité ont peiné à dépasser ce «minimum syndical», se contentant de rapporter les propos généralement lénifiants des dirigeants du principal parti de la coalition au pouvoir quant à leur engagement en faveur «des principes démocratiques, la liberté en tant que valeur fondamentale, et le caractère sacré des droits de l’homme» (Hamadi Jebali, selon AP) et le renforcement des positions «centristes et modérées du parti, qui rejette tout extrémisme» (Abdellatif Mekki, également cité par AP). A peine Khaled Mishaal, dirigeant du Hamas palestinien et «guest star» du congrès, a-t-il mérité une photo par-ci, par-là. 

Ils n’auront été qu’une toute petite poignée de chroniqueurs à se saisir de l’occasion du congrès d’Ennahdha pour pousser un peu plus loin la réflexion sur le devenir des Etats arabes de «l’après-printemps». Le romancier et journaliste Rick Salutin, qui tient une chronique hebdomadaire dans le Toronto Star, a choisi ce moment pour inaugurer une série de six articles sur la démocratie et ses différentes formes : «J’ai toujours eu un problème avec les élections, depuis le conseil de classe au lycée. Généralement, c’était le mauvais candidat qui gagnait : le sportif le remportait face à l’intello de la classe, ce qui m’a convaincu que «le peuple» est stupide et que la démocratie ne fonctionne pas. Les électeurs dont les candidats perdent réagissent souvent comme ça. Mais imaginons que le problème, c’est les élections et pas la démocratie – parce que la démocratie ne se résume pas aux seules élections. C’est peut-être difficile à appréhender, puisque nous avons tendance à considérer les deux termes comme coïncidents, mais il se peut que la démocratie soit plus qu’un système politique – plutôt un élément central de la condition humaine. Les récentes explosions démocratiques dans divers endroits soulèvent justement ce genre de questions.

Prenez la Tunisie. Le Printemps arabe y a commencé, fin 2010. Je me suis rendu en Tunisie en novembre, quelques semaines après les premières élections libres. Les résultats, qui ont attribué le plus grand nombre de sièges (mais pas une majorité) aux islamistes d’Ennahdha, ont secoué bien des enthousiastes de la Révolution. Leurs inquiétudes n’étaient pas si mal placées : le mois dernier, une exposition d’art contemporain a été la cible d’attaques de la part de salafistes pour son prétendu caractère blasphématoire, il y a eu des émeutes, une personne est morte, beaucoup d’autres ont été blessées ou arrêtées ; le dirigeant d’Ennahda a condamné les attaques – et en même temps les œuvres d’art. 

Le principal conflit à présent se déroule peut-être entre islamistes : Al Qaïda a appelé à la destruction de la révolution tunisienne, et Ennahda se voit en principal adversaire d’Al Qaïda. Mais d’un autre côté, il y a eu aussi une manifestation des opérateurs du secteur touristique pour revendiquer l’intervention du gouvernement contre les excès des salafistes afin que les touristes étrangers ne boudent plus les célèbres plages tunisiennes. Somme toute, cela commence à ressembler aux contours un peu irréguliers de la vraie démocratie». 

Pour Foreign Policy, à l’approche du congrès d’Ennahda, Nasser Rabbat, professeur d’histoire de l’architecture islamique au Massachusetts Institute of Technology, a choisi de regarder la question par l’autre bout de la lorgnette en consacrant un article à «la sécularisation arabe et ses critiques» (Arab Secularism and its Malcontents). L’euphorie provoquée par les soulèvements arabes de 2011 est retombée, pour laisser la place à la réalpolitik. Les jeunes qui ont été à l’origine des mouvements de protestations se sont scindés en une multitude d’organisations différentes, ou se sont retirés, désespérés. Les islamistes, qui avaient appris la discipline pendant des décennies d’action politique clandestine, ont pris le pouvoir en Tunisie et en Libye, et se préparent à arracher le pouvoir à une armée récalcitrante en Egypte. Les laïcs, que l’on présente comme les alliés naturels de l’Occident, sont faibles et divisés. En Tunisie et en Egypte, ils ont remporté moins de voix aux élections que prévu. En Syrie les éléments laïcs de l’opposition s’entredéchirent sans cesse, alors que les islamistes restent organisés et centrés sur leurs objectifs. La laïcité arabe, pourrait-on déduire du déroulement des évènements, serait à bout de souffle. Les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux, qui prétendent réagir aux réalités du terrain, engagent le dialogue avec les partis islamistes, dans lesquels ils voient le nouveau paradigme qui définirait la politique arabe.

Est-ce un nouveau départ pour les pays occidentaux? L’Occident appuyait-il les courants laïcs avant les révolutions? Et la laïcité arabe appartient-elle vraiment au passé? «Je répondrais avec vigueur par la négative à chacune de ces questions».

Le courant laïc arabe existe encore, dans la rue et en ligne. Bien que dépassé par les islamistes dans la course actuelle pour le pouvoir, il a encore la capacité de se réaffirmer dans l’arène politique – si ce n’est pas en tant que parti de gouvernement, au moins en tant qu’opposition légale et gardien des libertés civiques et de leurs principes. Et il faut justement réintégrer dans le discours politique une culture de l’opposition légale, absente pendant si longtemps sous les régimes totalitaires. C’est une fonction aussi importante que la bonne gouvernance pour les démocraties arabes naissantes. 

 

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