Les islamistes à l’épreuve du pouvoir

Les frères musulmans peuvent-ils diriger un Etat ? Existe-t-il des exemples de «success story » ? Ou existe-t-il des raisons intrinsèquement liées à la nature et à l’idéologie de ces mouvements allant à l’encontre de toute expérience démocratique  réussie? Six mois après l’accession du mouvement Ennahdha au pouvoir et au moment de leur congrès historique, de nombreuses questions se posent. Voici l’analyse du politologue Hamadi Rédissi…

 

«Affaire du drapeau» relativisée par certains cadres du mouvement Ennahdha, volonté affichée par quelques militants de changer l’hymne national, vision de la Tunisie comme entité appartenant à la «oumma islamique», déni de «tunisianité»… A l’instar de ces pendants dans le monde musulman, le mouvement Ennahdha attache peu d’importance à la nation tunisienne.

 

Mouvement transnational contre culture de l’Etat ?

Ennahdha s’est davantage imprégné du «panarabisme islamique». A ceci s’ajoute un autre élément : la culture de l’Etat est complètement étrangère aux frères musulmans. «Les islamistes ont une culture religieuse et morale selon laquelle la société peut se protéger elle-même, explique le politologue Hamadi Rédissi. Dans leur esprit, l’Etat n’est qu’un ensemble d’institutions techniques. Et il suffit de confier aux institutions religieuses et culturelles du pays la protection des valeurs islamiques». Une fois au pouvoir, l’autonomisation des institutions religieuses, telles que les mosquées, l’université de la Zitouna ou encore le Conseil des Oulémas, constitue l’une des premières réalisations. L’ensemble de ces éléments mène à un affaiblissement de l’Etat. L’exemple le plus abouti en la matière ? Sans nul doute, l’Arabie Saoudite où les institutions autorégulatrices religieuses, au discours et à l’idéologie wahhabite, tiennent la société pendant que l’institution de la monarchie est complètement neutralisée et non impliquée.

 

Absence de pragmatisme

«Aucun régime islamiste arabe n’a été un succès jusqu’à ce jour. Bien au contraire ! La raison essentielle est qu’il manque totalement d’expertise. Ou plutôt, leur expertise est essentiellement de type religieux ou de type fiqh. Ils ont l’arrogance non seulement de ne pas compter sur les experts, mais eux-mêmes se prennent pour des experts. Ils gèrent le pays comme on gère une famille. La situation économique de tous ces pays est précaire, si ce n’est désastreuse. Mais ils pensent que la politique est une affaire de récitation de versets de Coran», estime Hamadi Redissi. En témoigne le cas du Soudan… Avant l’arrivée au pouvoir de Hassan Tourabi, le pays avait un semblant de démocratie, une vie politique animée et une presse quasi libre. Mais une fois au pouvoir, l’islamiste Tourabi a fait preuve d’amateurisme et d’inconstance, aggravant les conflits ethniques et raciaux entrainant une «somalisation» du pays. Sa grande contribution est d’avoir ordonné l’exécution du vieil homme politique et théologien musulman libéral, Mahmoud Taha.

 

L’exception turque

Peut-on dire de la Turquie qu’elle est la «success story»? C’est l’avis de nombreux analystes même si le gouvernement islamiste a des velléités autoritaires. L’avis est partagé par Hamadi Rédissi : «Toutes les conditions de la réussite islamiste qui sont réunies en Turquie sont absentes ailleurs. D’abord, l’Etat est laïc, or nul n’en veut parmi les frères musulmans arabes. D’autre part, la démocratie requiert un état de développement important. Il est impossible d’établir une démocratie dans un pays qui souffre le martyre et est menacé de divisions nationales et ethniques. La prospérité aide la démocratie à perdurer. La Turquie en tant que pays semi industriel réalise cette condition. Enfin, le camp laïc est institutionnalisé à travers l’armée et la Cour suprême», indique le politologue. En résumé, le présent d’Erdogan et l’AKP sont le fuit d’un long processus et d’un travail de «polissage», notamment effectué par l’armée. A chaque fois que le parti a enfreint la «sacro-sainte» règle de la laïcité, il a été dissous. C’est ce qui est arrivé en 1998. Erdogan avait été accusé d’«incitation à la haine religieuse». Il avait récité un poème dans lequel les mosquées étaient comparées à des casernes, les minarets à des baïonnettes et les croyants à une armée. Seulement, en Tunisie, en l’absence d’institutions solides, le contre-pouvoir autoproclamé est la société civile. Mais elle ne peut pas tenir indéfiniment.

A.T

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