Ennahdha et le service public

Le congrès d’Ennahdha a été aussi l’occasion pour le parti de réfléchir sur son rapport aux médias. La notion de service public a été décryptée par des experts et le député nahdhaoui, Ameur Larrayedh.

 

La situation des médias en Tunisie semble bien précaire selon le parti Ennahdha qui a animé lors de son congrès, le dimanche 15 juillet, une table-ronde intitulée «Médias publics et médias gouvernementaux». Le thème rejoint le débat actuel autour de la notion de service public. Quelles définitions et prérogatives pour un média de service public ? Quelle place pour le gouvernement face aux médias ? Ces questions posées par les intervenants ont eu le mérite d’aborder un sujet d’actualité mais le débat était principalement orienté sur certains points plus que d’autres, en dépit de l’évocation du cas des décrets-lois 115 et 116 qui n’ont toujours pas été appliqués.

 

Toujours méfiants vis-à-vis des médias

Le parti a du mal à se remettre en question face aux médias tunisiens. Et pour cause, la plupart des médias ont perdu toute crédibilité à leurs yeux depuis Ben Ali. «Fausse information», «diffamation», «rumeurs», de l’avis de tous, le secteur médiatique reste à réformer. La multiplication des titres après la révolution a rendu le phénomène complexe. Selon les intervenants, l’Etat a déjà investi dans plusieurs médias et doit supporter un vieux modèle qui date des années 70 mais il a fait des pas en avant depuis la révolution. Pour l’expert consultant en communication, Rafik Amara, le problème se pose au niveau de la communication. Le gouvernement doit communiquer sur son action mais sans faire de propagande. Du côté du parti au pouvoir, le choix est donc assez dur et le problème du monopole sur les médias est bien là. Pourtant la table-ronde n’évoque pas les décrets lois supposés encadrer juridiquement ce rapport entre le gouvernement et les médias. Face à ces questions, des phrases quelque peu douteuses circulent sur le contenu médiatique et le critère de neutralité d’un média «public». Un exemple jeté par l’un des intervenants semble un peu tendancieux : «France 24 est financé par le Ministère des Affaires étrangères donc en tant que téléspectateurs, on ne peut pas attendre que l’information soit objective». Peu de gens dans la salle tiquent, il semble avéré que France 24 soit un média aux mains des puissances étrangères. Pourtant le parti Ennahdha sait-il vraiment faire la différence entre média gouvernemental et média public mais aussi média partisan ? Le député nahdhaoui Ameur Larrayedh a commencé son discours en parlant d’une certaine «instrumentalisation» de l’information par certains médias. Mais qu’en est-il des médias qui affirment une ligne éditoriale objective et qui sont pourtant marqués par leur orientation politique ? On remarquera que lors du congrès du parti Ennahdha, les stickers et les logos de la chaîne Zitouna TV, dont le propriétaire est Oussama Ben Salem, fils de Moncef Ben Salem, ornent les murs du hall principal. Que peut-on attendre de la ligne éditoriale d’un média qui s’affirme «en dehors de toute tendance politique ou partisane»  (voir interview d’Oussama Ben Salem dans (Réalités) qui fait sa publicité dans le congrès d’un parti ?

 

La télévision, cible principale

Quand on parle de service public, c’est évidemment la question de la Télévision nationale qui est abordée par les intervenants. C’est un média de service public dans la mesure où les citoyens payent une redevance pour la financer partiellement. Ils sont donc en droit d’exiger de la télévision qu’elle remplisse son devoir celui d’informer de manière objective. Cette phrase n’est pas sans rappeler celle des sit-inneurs qui ont siégé devant la Télévision nationale pendant trois mois. Autre critique qui leur fait écho : les informations au Journal du 20 heures qui ne sont pas hiérarchisées selon une grille de valeurs. Pour réformer la télévision, Rafik Amara a proposé une sorte de cahier de charges semblable à la charte de France Télévisions qui permet d‘établir des règles au sein de l’organe médiatique. «Pour moi le décret-loi 116 est à réformer complètement car le président de la future Instance est élu pour 6 ans, ce qui est trop et l’instance peut bénéficier d’un financement autre qu’étatique, et qui est également dangereux. Il faut qu’on se concentre désormais sur une réforme du contenu au sein des médias afin de mieux le réguler.» Selon un récent sondage d’opinion, publié par le groupe 3C Etudes fait sur un échantillonnage de 1078 personnes, la Télévision tunisienne satisfait aujourd’hui plus de 3 citoyens sur 5 mais sa mission de service public et sa transition vers une indépendance vis-à-vis du gouvernement peine à se faire.

Si les intervenants ont eu le mérite de poser de bonnes questions, comme ce qui définit une information publique, une bonne source d’information, la garantie de la neutralité du secteur public, ils ont totalement exclu la question du secteur privé dont la régulation et le respect de l’éthique journalistique sont pourtant des données importantes dans le futur cadre médiatique. Autre point négatif, le manque de soutien accordé aux journalistes. Si le député Ameur Larrayedh s’est affirmé pour la liberté de la presse, il a bien insisté sur le fait qu’il ne défendrait pas un journaliste qui ne respecte pas les règles de sa profession. Or, quelles sont ces règles et qui les définit? C’est justement ce qu’attendent aujourd’hui les journalistes tunisiens qui «livrés à eux-mêmes» comme on l’entend souvent, manquent de repères juridiques et déontologiques.

Lilia Blaise

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