«La réponse du berger à la bergère»

Le feuilleton politique tuniso-tunisien, joué à huis clos entre les partenaires d’une Troïka multicolore, occulte les effets de la dépression économique et son impact en termes d’instabilité sociale, cependant qu’un autre feuilleton, autrement plus productif, se joue entre la Tunisie et ses partenaires notamment européens. 

Dernier épisode, le 28 juin, à Paris, le Chef du gouvernement transitoire M. Hamadi Jebali, a fait le déplacement pour «vendre» l’image d’une «Tunisie sereine», aux investisseurs français, relativement perplexes quant à la tournure éclectique de la transition en Tunisie. L’objectif est de convaincre les milieux d’affaires d’en face que la Tunisie est aussi rentable pour leurs investissements, avec, en prime, plus de transparence et de visibilité qu’auparavant. En d’autres termes, il s’agit de faire redémarrer la machine à investir et à employer en général et plus particulièrement au niveau étranger. Ce qui est loin d’être acquis au terme de dix-huit mois de transition erratique. 

 

Tout n’est pas rose…

Les différents plans de relance, les budgets successifs et autres lois de finances afférentes au titre de l’exercice 2012 ont surpris aussi bien les économistes, que les milieux d’affaires tunisiens et étrangers.

Tous les investisseurs tunisiens, tous les partenaires de la Tunisie attendent encore que le gouvernement d’une transition légitime clarifie les objectifs de sa politique économique et sociale, dans un contexte économiquement dépressif et socialement aux abois, et ce pour un certain nombre de raisons :

En premier lieu, en dix-huit mois, le marché du travail a vu grossir le flot des sans-emploi par le déversement de 120 000 nouveaux demandeurs d’emplois, auxquels se sont adjoints chaque mois les 35 000 nouveaux chômeurs ayant perdu leur job, par la grâce d’un chaos social et sécuritaire post révolutionnaire. Résultat des courses, aujourd’hui, on ne parle plus de 800 000 demandeurs d’emplois (statistiques au 31 décembre 2010) mais de près de 1 450 000 personnes à la recherche d’un job qui leur assurerait dignité et revenus décents (estimations d’un groupe d’experts indépendants en date du 30 mai 2012).

En deuxième lieu, l’indice d’ensemble de la production industrielle s’est replié de 5.42% en glissement annuel en avril 2012 par rapport à avril 2011 (- 6.77% pour l’industrie manufacturière). Et l’on sait que l’essentiel des politiques de l’emploi et des revenus, en Tunisie comme ailleurs, est sous-tendu pas le niveau d’activité du secteur industriel, notamment manufacturier, dont le poids en termes de croissance économique est déterminant à moyen terme.

En troisième lieu, la dépression de l’activité industrielle s’est accompagnée d’un accroissement des tensions sur les prix de vente des produits industriels. Au terme du mois d’avril 2012 et par rapport à avril 2011, le rythme de la hausse de l’indice d’ensemble des prix de vente industriel, en glissement annuel, a été 7.2%, de 5.3% pour les biens de l’industrie manufacturière et de 5.4% pour les biens de l’industrie agroalimentaire.

En quatrième lieu, le rythme de l’inflation, mesurée par la variation du niveau des prix à la consommation familiale en glissement annuel, est passé à 5.6% en glissement annuel fin mai 2012, (contre 3.0% en mai 2011) ; pour les produits alimentaires, le rythme est passé à 7.7% (contre 2.8% en mai 2011).

Ces données fournissent une idée approximative de la dégradation dramatique du pouvoir d’achat du Tunisien.

Nous n’allons pas passer en revue les autres faits stylisés d’une transition où tout le monde, du gouvernement aux partenaires sociaux, s’est laborieusement consacré à tout, sauf à l’essentiel : l’emploi et le pouvoir d’achat, et où l’investissement productif constitue le facteur déterminant.

Dans une économie en transition qui se retrouve dans le mur, investisseurs tunisiens et étrangers, ainsi que les partenaires sociaux, attendaient d’un énième gouvernement de transition légitimé par les urnes, moins de lenteurs, plus de cohérence, plus de visibilité et de transparence.

En d’autres termes, il s’agit de mettre en place les bases d’un environnement des affaires pour une nette amélioration du climat de l’activité économique et des investissements. Ce qui présuppose une plus grande stabilité sécuritaire, une stabilité sociale, et surtout, une feuille de route hardie qui relance l’activité économique par de grands projets d’infrastructure qui doperaient l’emploi, les revenus et la demande, qui relance l’investissement local et étranger, créateurs de richesses réelles et d’emplois effectivement productifs et stables.

C’est le premier axe de la thèse défendue par les adeptes de la normalisation de l’activité économique.

Le second axe concerne une vision d’un «soutien partenariat gagnant» avec les partenaires historiques de la Tunisie, sur des bases nouvelles de transparence.  

 

Changer son fusil d’epaule

L’essentiel des approches de soutien à la transition semble avoir des effets relativement mitigés, à l’exception de celle des Etats-Unis et du Japon. Celle de la zone euro, principal partenaire de la Tunisie (75% à 80% de ses échanges extérieurs) semble conditionnée par une amélioration de la stabilité politique et du climat sécuritaire, essentiels au développement d’un climat d’affaires propice à un partenariat «gagnant-gagnant» avec les voisins d’en face. Et notamment la France, l’autre poids lourd de la zone euro avec l’Italie et l’Allemagne.

C’est dans ce cadre que s’est inscrite la visite à Paris du 28 juin 2012, avec deux appels de M. Hamadi Jebali.

Le premier appel s’adresse aux hommes d’affaires français (MEDEF-CGPME, PLANETE PME 2012)  pour investir en Tunisie. A la clé, l’annonce «de nouvelles mesures d’encouragement aux investissements qui seront décidées dans le cadre de la révision du code d’incitation aux investissements» actuellement en gestation. Une révision sur un arrière-fond d’ouverture. «La Tunisie compte énormément sur ses partenaires, (en l’occurrence la France) pour relever les défis de développement et de création d’emplois».

Le second appel fondamental, (à l’hôtel Matignon, avec son homologue français, M. Jean-Marc Ayrault) : est politique cette fois, dans la mesure où l’on espère qu’il soit répercuté dans les sphères européennes. Il est destiné particulièrement aux dirigeants français fraichement installés : «Aujourd’hui en Tunisie, il y a certes des réussites, des obstacles et même des échecs que nous œuvrons à surmonter. Nous invitons les investisseurs tunisiens et français à investir particulièrement en Tunisie pour garantir la réussite de cette expérience et gagner la bataille de la démocratie en Tunisie et dans la région arabe». En mettant l’accent sur «les points positifs malgré les extrêmes de gauche comme de droite», le Premier ministre soutient une nouvelle thèse, celle d’une Tunisie de juste milieu : «la société tunisienne, qui prône le juste milieu, finira par converger vers cette voie». En cela, il emboite les pas à Ahmed Ben Salah qui croit que «l’enjeu en Tunisie n’est ni religieux, ni doctrinal… il est socio-économique» et qui est l’ardent défenseur de la théorie de Ibn Khaldoun : «une société de juste milieu est porteuse de stabilité sociale et politique».

Que dire de cette visite «de charme» à l’adresse des principaux partenaires de la Tunisie et de ses milieux d’affaires ? Les enjeux sont clairs. D’un côté comme de l’autre.

Du côté des perspectives, les objectifs des pouvoirs transitionnels sont démesurément ambitieux, à tous les niveaux. Une transition à réaliser pour assurer la stabilité institutionnelle en moins d’un an (durée déclarée pour la transition politico-constitutionnelle), procède de la magie, sans baguette magique.

 

Par Tahar El Almi*

*Dr. en Economie

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