La France et «le nouveau monde arabe» Principes, amours et ambiguïtés

L’entretien du 28 juin entre le Chef du gouvernement, Hamadi Jebali, et le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault, n’a donné lieu qu’à un communiqué succinct de Matignon réaffirmant «le soutien que la France apporte à la transition engagée en Tunisie, en réponse à l’aspiration de son peuple à la dignité, la liberté, la démocratie et la prospérité» et soulignant surtout que cette aspiration «place les nouvelles autorités tunisiennes face à une responsabilité historique».

 

S’il est vrai que l’objet de la visite de Hamadi Jebali à Paris est essentiellement la participation au salon «planète PME», il n’en demeure pas moins vrai que la Tunisie ne figure plus parmi les priorités de l’agenda de la diplomatie française.

 

La France et les révolutions arabes

La veille, à la clôture d’un colloque sur «La France et le nouveau monde arabe», Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères le disait clairement : «A court terme, nos priorités sont fixées par les urgences». Celles-ci sont désormais pour la France de mettre fin aux violences en Syrie, de trouver une solution à «la crise complexe et très dangereuse» au Mali, et plus largement dans l’ensemble du Sahel, de gérer la grave affaire iranienne et de relancer l’indispensable processus de paix, «exigence impérieuse» au Proche-Orient, où de «nouvelles attentes chez les Palestiniens risquent de modifier les conditions de la sécurité d’Israël».

Accompagner les transitions démocratiques, quoique «dicté par la proximité, l’histoire et l’amitié», n’est pour la France qu’un objectif à moyen terme. Dans son discours, le chef de la diplomatie française, parlant des processus démocratiques en cours, écarte d’emblée toute volonté d’ingérence ou de paternalisme, fut-il «prorévolutionnaire». En revanche, il souligne bien que ce soutien aux pays arabes en transition sera fondé sur «la lucidité, le pragmatisme et la fermeté» et donc soumis à conditions.

Tout en reconnaissant que les révolutions arabes parlent «pour l’essentiel le langage de la liberté», Laurent Fabius ne cache pas l’inquiétude de la France quant aux résultats des élections, notamment en Tunisie et plus récemment en Egypte : «l’espoir que nous pouvons nourrir est que les islamistes qui arrivent au pouvoir par les urnes soient conduits à des compromis utiles pour gouverner, qu’ils respectent le cadre dans lequel ils ont été élus, qu’ils réussissent le développement économique et social et contribuent à réduire l’extrémisme». Dans sa bouche, cet espoir semble bien mince puisqu’il s’empresse de reconnaître aussi qu’il serait paradoxal de «refuser le contact avec des pouvoirs élus et légitimes, alors que nous avons accepté hier des dictateurs comme interlocuteurs».

C’est donc du bout des doigts et des lèvres que la France va soutenir «la transition démocratique» dans notre pays. Les domaines de coopération seront forcément et prioritairement axés sur la jeunesse, la justice et la croissance, trois thèmes chers à François Hollande et, ô bonheur, tout à fait convergents avec les aspirations des printemps arabes. Quant aux interlocuteurs potentiels, la priorité française étant «l’accompagnement de la nouvelle citoyenneté», elle s’adressera «aux sociétés plutôt qu’aux seuls gouvernements». Tout est donc dit, les socialistes joueront en Tunisie la carte qu’ils ont toujours jouée. Et pour ceux qui n’ont pas très bien compris, le ministre français précise : «les preuves d’amour, c’est aux uns et autres de les donner». Hamadi Jebali ne peut pas dire qu’il n’a pas été édifié avant son arrivée à Paris.  

Mieux, la fermeté sur les conditions du soutien de la France a été clairement exprimée. Il ne sera pas accordé sans le respect de ses principes et valeurs : le refus de l’usage de la violence contre le peuple, la défense des droits fondamentaux, le respect du pluralisme et des droits des minorités, la nécessité de réformes en profondeur afin de répondre aux attentes économiques et sociales des populations et surtout le respect des droits des femmes, principe sur lequel le ministre français insiste fortement comme pour souligner que son pays sait bien à qui il a affaire.   

C’est que la France lucide n’a pas manqué de constater que ce vent de liberté qui souffle sur nos pays lui a révélé un nouveau monde arabe divers, fait d’avancées et de reculs, parfois «déroutant», souvent «méconnaissable» ; d’où ses inquiétudes et ses craintes d’un avenir «fragile et incertain». Ce qu’elle craint le plus est que les nouveaux pouvoirs en place ne parviennent pas à se départir de «la culture et de la pratique du monolithisme ancrées dans des années de répression, voire de clandestinité»  et que les difficultés économiques et sociales prévisibles les conduisent à se radicaliser.

Il est bien évident qu’ici  le propos concerne particulièrement la Tunisie et l’Egypte, car Laurent Fabius n’a point omis d’indiquer au passage que le Maroc «donne l’exemple de cette voie de modernisation et de démocratisation» que ses autorités ont choisi dès que le vent a tourné. Pour l’Algérie, il se contente d’exprimer l’espoir que «le nouveau Parlement mettra rapidement en œuvre les réformes attendues». Mais quand il s’agit des pays du Golfe, la lucidité française demande à être décodée : «ils sont devenus des acteurs importants sur la scène mondiale et des investisseurs majeurs», et même si «leurs sociétés sont travaillées par un islam rigoriste», elles ne sont pas moins travaillées par «une volonté d’ouverture».

Là, lucidité et fermeté semblent s’évanouir complètement devant le pragmatisme. La situation étant «complexe et ambivalente», la politique arabe de la France sera, ou continuera à être, élastique et ambiguë. Pour la résumer, le chef de la diplomatie française s’en est remis maladroitement à Jacques Berque qui disait à la veille des indépendances «Nous avons le devoir de contribuer à de jeunes libertés, ne fût-ce que pour ménager en elles notre place». Sauf que la France semble vouloir — tout en assurant sa «responsabilité d’appui» aux partenaires d’hier, dont la Tunisie — préserver avant tout ses intérêts auprès de partenaires plus intéressants «D’un point de vue économique, la stabilité du monde arabe, compte tenu de ses ressources, constitue un enjeu décisif», précise M. Fabius.

 

Une priorité méditerranénne

C’est que la France nourrit aussi de grandes ambitions géostratégiques et contrairement aux apparences, elle n’a pas renoncé à l’Union pour la Méditerranée. Ayant qualifiée l’initiative de Sarkozy en 2008 d’«ambition généreuse, mais maladroite», Laurent Fabius annonce la volonté de son pays de porter la priorité méditerranéenne auprès de ses partenaires de l’Union Européenne. Mais il s’agira cette fois-ci d’«une sorte de grand ensemble euro-méditerranéen axé sur des coopérations «à géométrie variable», susceptibles de regrouper des pays volontaires pour des projets précis». Dans ce futur «grand ensemble», un pays comme la Tunisie risquerait de représenter un intérêt secondaire. Mais ce qui nous rassure c’est que la France mise aussi sur les sous-ensembles arabes surtout le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe qui «prend son essor» et avec lequel l’UE doit «engager un véritable partenariat», sans oublier l’UMA qui «peut retrouver vie, à la faveur d’un réchauffement algéro-marocain et d’un fort volontarisme tunisien».

Le volontarisme à l’égard de l’UMA, les autorités tunisiennes ne semblent pas en manquer, les déclarations de ces derniers jours et le zèle dont a fait preuve le Président de la République à ce sujet vont bien au-delà. Il leur reste à donner à la France des gages sur l’essentiel de ses exigences, surtout que Monsieur Marzouki, jadis porte-drapeau à Paris de la lutte tunisienne pour les Droits de l’homme et les libertés fondamentales y est attendu prochainement de pied ferme.

 

 

Par Saïda Charfeddine

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