Désillusions

Par Lotfi Essid   

Je fraye mon chemin dans une circulation chaotique, un parcours jalonné d’embûches. Les voitures roulent trop vite ou trop lentement, parfois à contresens ou front contre front pour éviter les cratères. Leurs conducteurs brûlent les feux de signalisation font des queues de poisson, s’emparent d’une place qui ne leur revient pas comme d’un butin de guerre, vocifèrent contre les piétons et les autres conducteurs. Leur agitation stérile, loin d’obéir à un code, reflète des états d’âme, des soucis et des urgences. Un enfant solidaire de son accompagnateur me lance, le nez collé à la fenêtre de son véhicule, un regard hargneux. C’est inquiétant quand les troubles de l’humeur atteignent les enfants.

Tout ça n’est pas nouveau, mais je le ressens avec plus d’acuité qu’auparavant. Aussitôt relevé de mon abattement, après la Révolution, voilà rapidement balayé mon espoir de mieux vivre. Je me sens comme un esclave qui a envisagé un peu de bonheur dans un changement de maître et qui se rend rapidement compte que le nouveau est loin d’être accommodant.

Autour de moi, je vois une détérioration qui semble être irréversible : violence, frivolité et soustraction au devoir. Je vois et je devine la mauvaise gouvernance, l’usurpation, la corruption et autres malhonnêtetés. Dans les ministères et autres entreprises publiques, que je fréquente parfois pour mon travail, je ne vois aucune responsabilité collective ni aucune solidarité. Quelques fonctionnaires étouffent des rires et échangent entre eux des clins d’œil factieux et pleins de sous-entendus. Lorsque je leur pose des questions sur ce qui a changé, ils me chuchotent que rien ne va plus.

Les aspirants au pouvoir ou à sa conservation semblent commencer à préparer une nouvelle dictature. La nouvelle classe politique ne voit plus rien en dehors d’elle. Une hiérarchie de meneurs s’active autour d’elle, relaye sa volonté et la fait sentir partout où il faut, elle draine vers elle ferveur et dévouement, dans une dynamique d’obéissance anticipée… Nous verrons sans doute bientôt, si l’on n’y prend grade, les espaces où pourrait s’affirmer une résistance quelconque, suspectés ou surveillés de près. En tout cas, le mot révolution qui nous a tiré des larmes nous tire aujourd’hui des bâillements.

Dans les studios des radios et des télés, le ronron de clichés a fait place à un jargon de la même veine. Ceux qui gardent le silence sont encore plus crédibles que ceux qui prennent position au nom d’une logorrhée tendancieuse attribuée à tort à la liberté d’expression.

A part quelques activités issues d’associations sérieuses, tout le monde semble prendre les choses à la légère : une classe politique qui fonde ses espoirs sur des projets délétères et régressifs ; une Administration de moins en moins soucieuse des affaires publiques, des journalistes qui semblent avoir atteint leur seuil critique ; des enseignants et universitaires qui ont de la peine à s’élever au niveau supérieur de l’enseignement qu’ils ont reçu ; des écrivains et artistes déjà muselés ou en mal d’inspiration.

Et le peuple qui reste démuni devant ces entourloupettes.

Des situations, certes extrêmes, mais qui en disent long sur l’ère qui s’ouvre à la Tunisie.

Je me pose la question cruciale : suis-je plus libre qu’avant la révolution ?

Que faire ?

Questions rhétoriques puisqu’il n’existe pas de solution miracle.

 

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