Des objectifs ambitieux à moyen terme et un plan d’action urgente

Ridha LahmarLe ministère de la Formation professionnelle et de l’Emploi a organisé le congrès national pour l’emploi les 28, 29 et 30 juin à Tunis en coopération avec le bureau régional de l’OIT.

C’est M. Abdelwahab Maater, qui a prononcé le discours inaugural suivi par les responsables des organisations nationales qui ont participé activement aux travaux de ce congrès et qui porte sur le défi majeur à relever pour le présent et l’avenir du pays et de la réussite de la Révolution, car il s’agit du motif principal qui a déclenché cette Révolution, à savoir le chômage.

 

Tour à tour UGTT, UTICA et UTAP ont délivré leur message à la tribune. Quelle stratégie pour la promotion de l’emploi ? Et à travers les débats dans les ateliers : quel modèle de développement pour notre pays à l’avenir ?

 

Un problème épineux et complexe

Dans son discours inaugural le ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi a qualifié la question de l’emploi comme un problème épineux et complexe à la fois qui est en fait, la principale revendication des masses populaires lors du déclenchement de la Révolution.

Pour le gouvernement Jebali, il s’agit d’un défi majeur à relever et d’une priorité vitale, elle relève à la fois d’une cause nationale et donc de la responsabilité de tous les partenaires sociaux.

M. Maater a insisté sur le fait qu’il s’agit d’une nouvelle approche en rupture avec les comportements du passé. Cette approche est le résultat d’études, de consultations, de réflexions et de travaux qui se sont prolongés durant quatre mois avec la participation active d’experts, d’universitaires et de responsables de l’Administration.

Cela implique des réformes de structure dans le dispositif de la formation et dans celui des mécanismes de promotion de l’emploi.

Il s’agit d’une nouvelle stratégie nationale où la promotion de l’emploi devient un but en soi et non pas seulement la conséquence de la croissance économique et de l’investissement.

Cette nouvelle politique de l’emploi implique la mise en œuvre d’un autre modèle de développement.

Outre l’adoption d’une stratégie de l’emploi, le congrès doit adopter un plan d’action d’urgence pour la promotion de ce dernier.

Cependant il y a un manque de moyens financiers et des obstacles en attendant la réalisation d’un saut qualitatif dans ce domaine avec le Budget de l’Etat pour 2013.

Le représentant de l’UGTT a rappelé qu’il y a l’enquête de 2008 sur le chômage qui est encore valable, ce qui importe, c’est la volonté politique pour passer à l’action en vue d’un pacte national en la matière.

De son côté, l’UTICA a recommandé la mise à niveau du dispositif de formation ainsi que des études régionales et sectorielles pour relancer l’investissement. Il faut un climat sain pour maintenir déjà les emplois actuels et relancer la croissance économique.

 

Diagnostic du chômage

Selon les statistiques de l’INS du 1er trimestre 2012 (février), il y a 709.700 chômeurs en Tunisie dont 221.100 diplômés du supérieur soit un taux de 18,1% de la population active.

Parmi les caractéristiques de ce chômage il y a la proportion élevée du chômage de longue durée : 38% en novembre 2011 soit 292.400 au chômage depuis plus d’un an.

Le taux de chômage global (18%) est en croissance depuis 2005 : il était alors de 12,9%.

Pour ce qui est du chômage des jeunes (15-29 ans) le taux a progressé de 25% en 2005 à 35,6% en 2012. Tandis que celui des diplômés du supérieur est passé de 14,6% en 2005 à 34,2% en 2012.

Le nombre d’emplois créés annuellement durant la période 2006-2010 est de l’ordre de 70.000 alors que la demande additionnelle est de 82.000 chaque année pour les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi. En 2011, de mai à novembre 30.900 emplois seulement ont été créés, ce qui ne permet nullement l’absorption des nouveaux demandeurs et encore moins réduire le nombre des sans-emplois (stock).

La population active a évolué de 2,928 millions en mai 2005 à 3,207 millions en 2012 (1er trimestre).

Il faut dire qu’il y a un déséquilibre sectoriel car si l’agriculture cesse de créer des emplois et même en perd les industries manufacturières en créent encore.

C’est le secteur des services qui emploie 50% des travailleurs. Il y a une précarité certaine de l’emploi : les emplois à durée indéterminée (titulaires) représentent seulement 44% de l’ensemble des travailleurs alors que les contrats à durée déterminée sont de 55,4%. D’où la couverture sociale réduite des travailleurs : l’UGTT estime que 37% des travailleurs ne bénéficient pas de couverture sociale selon une enquête qui date de 2008.

Alors que l’Enseignement supérieur met sur le marché 60.000 diplômés chaque année, or le pays ne peut en recruter que 30.000 !

Il faut reconnaître par ailleurs que le taux d’encadrement global dans le pays ne dépasse pas 17,5%, ce qui est insuffisant: il y a donc un potentiel à combler.

 

Le plan d’urgence : le rôle pro-actif de l’Etat

Une réflexion nationale et constructive a été entamée à propos des mesures urgentes à engager par l’Etat pour apporter son appui à la création d’emplois mais aussi pour préserver les emplois actuels.

En effet, suite à la conjoncture économique difficile de 2011, l’Etat doit procéder à l’affectation intelligente de ressources financières conséquentes pour soutenir de façon durable la création d’emplois.

Parmi ces mesures, il y a d’abord les réformes des programmes de la promotion de l’emploi ainsi que les grands projets nationaux à entreprendre, ceux qui ont déjà trouvé un financement et qui ne manqueront pas de se répercuter sur le marché de l’emploi dans les régions. Il faut reconnaître que le micro-investissement également recèle de grandes potentialités de création d’emplois en rapport avec les priorités et les opportunités régionales.

Plusieurs mécanismes de soutien doivent être trouvés et activés pour préserver les emplois existants, qui sont menacés par la récession économique.

 

Promotion de l’emploi à l’étranger

Tout reste à faire ou presque pour développer les flux d’émigration professionnelle et concertée, le potentiel étant important. Il y a d’abord la coopération technique qui mérite d’être intensifiée, car aussi bien les pays du Moyen-Orient que les pays africains sont demandeurs et notre pays est riche en compétences pédagogiques, technologiques, scientifiques et autres. Certaines conventions bilatérales relatives à l’émigration concertée existent mais ne sont pas exploitées ou activées au maximum de leurs potentialités : avec la France et l’Italie notamment. Nous devons les élargir à d’autres pays et mieux en tirer profit. Dans le même ordre d’idées, nous pouvons et devons recourir à des bureaux de placement à l’étranger pour promouvoir l’émigration de nos travailleurs, car les économies européennes ont besoin de plusieurs spécialités maîtrisées par les compétences tunisiennes : BTP, agriculture, tourisme et hôtellerie, artisanat, TIC, médecine, services divers. 

 

Restructurer les institutions et les programmes

Il y a lieu de reconnaître, selon le ministère de l’Emploi lui-même, que les programmes appliqués jusqu’ici, régulation entre offre et demande d’emplois ont échoué.

En réalité, leur rôle consiste à soutenir le marché de l’emploi et impulser l’employabilité des jeunes alors qu’en fait, ce sont les entreprises qui en ont profité et non les demandeurs d’emploi eux-mêmes. La problématique actuelle consiste à rendre les programmes de l’emploi plus efficaces par la refonte structurelle du mécanisme du Fonds national pour l’emploi et la réorganisation des services de l’emploi au niveau régional et local.

C’est une action urgente et en profondeur qui suppose un comportement mobilisateur et une nouvelle vision du rôle des institutions.

 

Le rôle central de la société civile

Il s’agit pour les associations d’orienter et d’accompagner les demandeurs d’emplois dans leur recherche d’emploi mais aussi de sensibiliser le tissu entrepreneurial à son devoir social et citoyen de solidarité.

Le soutien à l’employabilité est fondamental pour la société civile. C’est pourquoi la problématique qui s’impose c’est de savoir quels sont les mécanismes et les méthodes à mettre en œuvre pour renforcer le rôle des associations et l’efficacité de leur soutien à l’employabilité des jeunes.

Les thèmes qui ont nourri le débat ont porté sur la promotion de la valeur travail, la valorisation des métiers de base (travaux manuels), l’appui à l’initiative privée, le financement approprié à trouver pour la réalisation des projets ainsi que la concrétisation d’une économie solidaire.

 

Stratégie nationale pour l’emploi : quel modèle de développement ?

L’ancien modèle de développement était tiré par la recherche du taux de croissance le plus élevé possible, sans préoccupation de valeur ajoutée ni de répartition équitable des activités et des investissements dans les régions intérieures et pauvres du pays. D’où la progression du chômage et l’élargissement de la fracture territoriale entre zones littorales et zones intérieures, entre Nord et Sud du pays.

Il semble que le futur modèle de développement, sans être encore explicité convenablement, sera plutôt celui d’une économie libérale et sociale à la fois. La préoccupation sera plutôt celle de la création maximale d’emplois et non celle du taux de croissance économique le plus élevé. Celle d’une répartition plus égalitaire des fruits du travail, de la croissance et des gains de productivité.

Les investissements en infrastructures, les implantations des activités économiques ainsi que les incitations étatiques seront orientées proportionnellement à la création d’emplois et sous forme de primes à l’investissement, plutôt que sous forme d’exonération fiscales en fonction du site d’implantation des projets économiques.

En effet, il y a des régions prioritaires par rapport à d’autres comme Kasserine, Gafsa et Sidi Bouzid et des zones à développement régional. Il faudrait que le nouveau code des incitations à l’investissement soit rapidement promulgué pour attirer le maximum d’investisseurs nationaux et étrangers pour concrétiser et accélérer la création d’emplois.

 

Réformer les systèmes d’éducation et de formation

Il est clair que la plupart des filières universitaires donnent aux futurs diplômés une formation de base mais ces derniers n’apprennent pas un métier, ce qui pose le problème de l’employabilité des diplômés. Pire encore, certaines filières sont sans issue professionnelle.  Il est fondamental et urgent de réformer d’une part les filières de formation universitaire pour les adapter aux besoins des entreprises économiques et aux attentes du marché du travail et d’autre part, de recycler les diplômés demandeurs d’emploi pour les habiliter à exercer des fonctions vacantes qui attendent des compétences pour les occuper.

Le programme Amal doit être destiné à financer l’employabilité et non une prime de chômage

 

Le rôle du secteur privé est primordial

Il y a lieu de reconnaître que dans une économie de marché, de libre entreprise dans laquelle le secteur privé bénéficie d’incitations fiscales et financières et d’encouragements divers pour lancer des projets, investir et créer ainsi des emplois permanents, notamment dans les régions défavorisées du pays. C’est dans le cadre d’un partenariat public-privé bien compris avec une répartition intelligente et complémentaire des rôles que l’on peut promouvoir l’investissement, la croissance et l’emploi. L’Etat crée les conditions de l’investissement, facilite les formalités mais ce sont les hommes d’affaires qui prennent le risque et investissent. C’est en fait l’investissement qui crée l’emploi en définitive.

 

Séance de clôture houleuse

Le Chef du gouvernement, Hamadi Jebali est intervenu à la séance de clôture du congrès national de l’emploi pour affirmer l’engagement du gouvernement à améliorer le climat des affaires et à promouvoir la création d’emplois. Il a rappelé que la question de l’emploi est une responsabilité partagée qui implique un consensus entre tous les partenaires sociaux et la mise en place d’un partenariat public-privé. L’allocution de Hassine Abassi, Secrétaire général de l’UGTT, a été interrompue à plusieurs reprises et connu des moments de vives tensions provoquées par des associations de chômeurs qui reprochent à l’UGTT de freiner l’action du gouvernement, d’imposer l’augmentation des salaires des fonctionnaires et des arrêts de travail dans les entreprises.

Le représentant de l’UGTT a rejeté en bloc ces accusations, il a appelé les hommes d’affaires à investir pour la reprise de la croissance et de l’emploi et le gouvernement à adopter un nouveau modèle de développement. Une commission nationale composée par toutes les institutions parties prenantes de la problématique de l’emploi a été constituée pour élaborer une stratégie nationale à partir des recommandations du congrès, elle sera rendue publique le 17 décembre 2012.

Ridha Lahmar 

 

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