Beaucoup de bruit pour rien

Finalement, le 9ème congrès d’Ennahdha (12-15 juillet) a été sans grandes surprises. Le chef historique du mouvement a été reconduit. Quelques nouveaux noms ont rejoint la composition du conseil de la Choura, mais les leaders traditionnels y sont tous restés. Quant au débat sur les questions fondamentales comme la séparation entre le religieux et le politique, il a été reporté au congrès exceptionnel dans deux ans.

 

Comme nous l’avons déjà annoncé (voir Réalités n°1385 du 12 au 19 juillet 2012), ce congrès «historique» s’est inscrit dans la continuité et s’est voulu plutôt le congrès de «lam echaml», celui des retrouvailles des militants du mouvement et du renforcement des rangs en vue de se préparer pour les prochaines échéances électorales.

Rached Ghannouchi, reconduit avec 73,45% (744 voix sur 1135) et la plupart des anciens membres du bureau fondateur ont été réélus au conseil de la Choura (composé de 150 membres dont 100 sont élus, le reste est désigné). On cite des noms comme Sadok Chourou (731 voix), Ajmi Ourimi (721), Abdelkarim Harouni (718), Habib Ellouz (674), Hamadi Jebali (651), Noureddine Bhiri (644). L’équipe a été alimentée par quelques noms de jeunes, dont les fils des ministres comme Hichem Laâriydh (197 voix) et  Oussema Ben Salem (225). Donc, globalement pas de grandes surprises si ce n’est la montée de Mourou au conseil de la Choura après sa réintégration du mouvement.

 

L’éclatement des divergences

Quatre jours de travaux à huis clos durant lequel on est revenu sur les 40 ans d’existence du mouvement. Mais au lieu de faire le bilan, et de reconnaitre les erreurs commises dans le passé, comme celles des violences de Bab Souika en 1991, le congrès s’est transformé en une occasion pour faire de longues plaidoiries sur les années de braise passées sous Ben Ali et la défection des uns et des autres à soutenir le mouvement et ses militants victimes de répressions, de torture, d’emprisonnement et de contrôle sécuritaire. Le débat était houleux  entre les congressistes et on n’était pas à l’abri d’échanges d’accusations et de haussement de ton comme le clash qui a eu lieu entre Lotfi Zitoun, conseiller politique du Premier ministre et Habib Kheder, rapporteur de la rédaction de la Constitution, sur le rendement du gouvernement. Pourtant, on a tout fait pour que rien de tout cela ne transparaisse à l’extérieur et surtout aux médias. En témoigne ce double, et parfois, triple cordon de sécurité devant la salle des travaux pour empêcher les journalistes de s’approcher, ainsi que  ces tentatives à chaque fois d’éloigner tel ou tel congressiste qui quitte les lieux en exprimant sa colère. «Par l’aide de Dieu, vous ne verrez pas l’étalement du linge sale d’Ennahdha», avait lancé un sympathisant.

Ce congrès a montré aussi les divergences sur les points de vue des congressistes et le conflit générationnel. La majorité des congressistes n’ont pas hésité à critiquer le rapport moral présenté par Rached Ghannouchi, qui s’apparentait plus à un recensement des étapes historiques de l’évolution du mouvement. Environ 700 voix ont voté contre ce rapport, malgré la position très privilégiée du chef de parti. Ce qui a obligé les organisateurs à créer une commission spéciale pour rédiger de nouveau le texte, en lui ajoutant les rectifications proposées par les congressistes. Cette position forte, a été menée dans une certaine mesure, par une nouvelle génération de jeunes qui se montre plus soucieuse du présent et de l’avenir du mouvement que de son passé. Elle n’a pas caché d’ailleurs, ses ambitions à être plus présentes dans les structures d’Ennahdha et dans sa gestion interne. Chose qui a été prise en considération dans les motions du congrès, notamment la motion sociétale où il a été question de renforcer le rôle de la jeunesse dans le parti.

 

Pas de changement dans l’idéologie du parti

Mais dans l’ensemble, le moment n’était pas aux grandes réformes structurelles du mouvement ni aux révisions idéologiques profondes. En effet, le texte-cadre résumant l’idéologie d’Ennahdha: «La vision idéologique et l’approche fondamentaliste» (élaboré en 1987) n’a pas été discuté ni rectifié bien qu’il figurait dans la motion sociétale. On en conclut que  le mouvement conserve sa vision d’un islam qui serait la base organisatrice de tous les aspects de la vie en société. Un islam comme «approche de vie», comme le réclame les Frères musulmans. Ce texte fondateur se rapproche, d’ailleurs,  plus de l’idéologie salafiste que de l’ouverture.

Deuxième indice sur la volonté de maintenir le statu quo, c’est la décision de tenir un congrès exceptionnel dans deux ans qui a été votée avec 699 voix contre 233. Ce congrès sera l’occasion justement de discuter des questions qui fâchent, ayant été esquivées lors du 9ème congrès, et  parmi lesquelles, la séparation entre le côté religieux et le côté politique dans l’activité d’Ennahdha et la nouvelle forme du parti (garder la fusion actuelle entre mouvement et parti ou les séparer). Selon Ajmi Ourimi,  membre élu du conseil de la Choura, «la situation de transition dans le pays nécessite de ne pas attendre quatre ans (la période entre deux congrès, ndlr) pour évaluer le rendement du parti». La priorité a été donc donnée, dans ce congrès aux questions organisationnelles à l’intérieur du mouvement et à la préparation de la prochaine échéance électorale.

 

Gagner les élections : la priorité d’Ennahdha

D’ailleurs le discours de Jebali, à l’ouverture, s’apparentait à un vrai programme électoral donnant la feuille de route à suivre dans l’avenir. Il a énuméré les actions à entreprendre par le mouvement pour qu’il puisse relever les défis qui l’attendent. Pour lui, Ennahdha devait se maintenir en tant que  «force du changement et d’ajustement de la scène politique», «force centriste pionnière qui œuvrera pour l’élargissement du cercle du pouvoir» et «force attractive pour les hommes d’affaires, les intellectuels, les artistes et les différentes compétences à l’intérieur et à l‘extérieur du pays». Mais pour avoir celà, il faut selon lui, «de réussir dans les élections  avec une bonne majorité». Voilà c’est dit, noir sur blanc : le parti islamiste vise le pouvoir et ne le lâchera pas pour rien au monde ! Mieux, il souhaite gouverner seul, même si on insistait durant le congrès sur l’importance de nouer des alliances solides et de gouverner avec le consensus. En témoigne ce lapsus, prononcé par Hamadi Jebali durant son discours d’ouverture quand il a dit : «notre dictature naissante»,  au lieu de «notre démocratie naissante». D’ailleurs, tout se passait  dans ce congrès comme si le mouvement se préparait à prendre le pouvoir pour les  cinq prochaines années. Il a défini une stratégie de pourvoir, des objectifs politiques, un modèle économique et un projet sociétal qui ne se réalisent que sur le moyen et le long terme.

Il a fait presque une déclaration  de guerre à ce qu’il appelle les «symboles de l’ancien régime», auxquels, les congressistes ont  recommandé vivement de leur barrer la route, outre à intensifier la lutte contre la corruption et la restructuration de l’administration.

Côté système politique, ces derniers ont réaffirmé leur attachement au système parlementaire, seul susceptible, à leurs yeux de faire la rupture avec le passé. C’est compréhensible puisque ce système leur permet de contrôler à la fois le législatif où ils sont majoritaires et l’exécutif puisque le Président de la République est élu par le parlement.  C’est parti donc pour une nouvelle dictature au nom du changement !

 

Un système semi-présidentiel au sein du parti

Néanmoins, ce qui étonne, c’est que tout en insistant sur l’adoption du système parlementaire, les congressistes ont opté pour un système semi-présidentiel pour le renouvellement des structures d’Ennahdha et de sa présidence. En effet, jusque là, le congrès élisait le conseil de la Choura, lequel choisit un président. Ce dernier sélectionne ensuite les membres qui vont former le bureau exécutif, puis présente cette liste au conseil pour approbation. Or, durant ce 9ème congrès, on a décidé de réformer le règlement intérieur du mouvement, en vue de permettre aux congressistes d’élire directement le chef du mouvement, de manière que ce dernier ait un pouvoir égal à celui du conseil de la Choura.  Une telle réforme n’a pas été acceptée facilement puisqu’il y a eu  un vote très serré : 505 voix pour et 460 voix contre. Cela indique qu’il y a un fort courant à l’intérieur d’Ennahdha qui ne voulait pas que se poursuive l’hégémonie des leaders historiques sur les structures du parti. Battu dans ce premier combat, ce courant a réussi quand même à obtenir que les mandats accordés au Président soient limités à deux mandats successifs. Une vraie révolution dans les partis islamistes, comme le note certains observateurs !

Une fois, adopté, ce mode de scrutin a eu comme résultat la reconduction de Rached Ghannouchi à la tête du mouvement, et de pratiquement, toute son ancienne équipe, formée pour la plupart d’anciens prisonniers. Ce résultat pose réellement la question de la démocratie au sein du parti. Sur huit congrès organisés par Ennahdha, Ghannouchi a été élu huit fois président. On s’interroge bien sur l’existence d’une volonté de rajeunir les structures et de les rénover, en vue de donner sa chance à tout le monde et notamment à cette catégorie de jeunes cadres, pleins d’enthousiasme et d‘ambitions qui n’attendent que donner leurs preuves. Ces derniers ont été les «fauteurs de troubles» durant le congrès et n’ont pas manqué une seule occasion pour faire entendre leurs voix. Ils risquent même de changer la donne progressivement au sein du parti, probablement à partir du congrès exceptionnel qui se tiendra dans deux ans. Il est clair qu’Ennahdha ne peut plus continuer à fonctionner avec «des vieux».

 

Mourou : retour au bercail

Si le congrès s’est déroulé sans grandes surprises, le retour de Mourou en a été pratiquement la seule.  Eloigné du mouvement après la révolution, notamment avant et après les élections, on le croyait définitivement, oublié. Mais voilà qu’à la veille du congrès, on est allé le chercher pour le réhabiliter, de peur peut-être qu’il ne rejoigne le parti d’Essebssi. Il a répondu présent à l’ouverture du congrès où il a été accueilli en grandes pompes. Ce qui ne l’a pas empêché d’émettre certaines critiques envers Ennahdha en rappelant à ses leaders qu’ils ne sont pas là pour partager les portefeuilles ministériels et les richesses, mais pour servir le peuple tunisien qui attend beaucoup d’eux. Il a même déclaré au quotidien «La Presse» que «tous (au sein d’Ennahdha, ndrl) ne le considèrent pas comme le bienvenu». Par ailleurs, il n’a pas arrêté, durant le congrès, de dire, qu’il ne se présentera à aucun poste de responsabilité au sein du parti. Or, on a bien vu, sa candidature déposée aussi bien pour les élections du président que pour celles du conseil de la Choura dont il a fini par en être membre. Ce retour est finalement bénéfique pour les deux parties : Mourou retrouve sa place comme un des pères fondateurs du mouvement, ce qui lui permettra de le pousser plus vers l’ouverture, en laissant de côté l’idéologie conservatrice qui ne servira qu’à l’isoler davantage. Ennadhha se son côté, réintègre une figure de taille qui séduit aussi bien à l’intérieur du mouvement, qu’à l’extérieur et qui saura le moment voulu, influencer une bonne partie de la majorité silencieuse qui se reconnaît plus dans le discours de Mourou que dans celui de Ghannouchi, afin de voter pour elle.

Finalement, si l’on veut résumer ce congrès, on dirait qu’il était tout simplement un congrès de préparation aux élections.

Hanène Zbiss

 

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