Vers une nouvelle stratégie d’émigration ?

Ridha LahmarLa colonie tunisienne installée à l’étranger représente 10% de la population et si elle est composée de 30% de bi-nationaux, du moins pour celle qui est implantée en France. Elle reste attachée dans l’ensemble par plusieurs liens solides avec la mère-patrie.

 

La composition de cette colonie a connu des mutations qualitatives sensibles depuis 5 à 10 ans et sa contribution au développement du pays pourrait être mieux ciblée, plus efficace et plus profitable pour le pays.

Cependant, cette colonie a des revendications croissantes, morales et matérielles et aspire à un meilleur statut que celui de simple pourvoyeur en devises pour la balance des paiements et à une considération proche de celle d’un partenaire et d’un co-gestionnaire de la politique d’émigration avec l’Etat.

 

Radioscopie de la colonie tunisienne

La création d’un Secrétariat d’Etat à l’immigration et des Tunisiens de l’étranger, M. Houssine El Jaziri en étant le titulaire actuel, permet de prendre en charge les préoccupations des Tunisiens résidents à l’étranger (TRE), d’approfondir l’étude de leurs situations, d’améliorer leurs conditions de séjour à l’étranger, d’écouter leurs revendications et de favoriser leur contribution au développement du pays. Aussi, il y a sûrement des réformes à introduire dans les institutions chargées des tunisiens pour qu’elles soient en mesure d’atteindre les objectifs assignés, l’élaboration d’une nouvelle stratégie de l’émigration plus conforme aux impératifs de l’heure : renforcer la recherche d’emplois à l’étranger pour réduire la tension du marché national du travail, favoriser l’investissement dans le pays, améliorer les conditions de vie des TRE et protéger leurs droits sociaux dans les pays d’accueil.

En 2011, il y avait 1,2 million de TRE selon les statistiques officielles dont 30%, soit 358.000 Tunisiens, ayant la double nationalité. Un million réside en Europe, soit 83%, avec une répartition comme suit : 50% en France, 15% en Italie et 7% en Allemagne. 14% résident dans les pays arabes.

 

Quel apport pour le développement du pays ?

Les transferts de l’épargne des TRE ont atteint 2,801 millions de Dinars en 2011, en légère diminution par rapport à 2010 soit 5%. Il est difficile de dire si cette diminution est due aux impacts de la crise économique qui sévit en Europe et de la croissance concomitante  du chômage ou encore aux effets et retombées de la Révolution du 14 Janvier 2011.

En 2012, il semble qu’il y ait une nette reprise des transferts avec une progression de 21% au cours du premier trimestre.

Pour ce qui est des projets économiques montés par les TRE en Tunisie, leur nombre a été de 1174 en 2011, en croissance sensible par rapport à 2010 (900 projets), soit 30%. Cependant, ces projets sont d’une importance inégale et leur taille est souvent réduite alors qu’il faudrait une montée en gamme et une envergure nettement plus grande. Il faudrait passer à la vitesse supérieure au niveau de la taille des entreprises et du niveau de capitalisation, mais aussi au niveau de la valeur ajoutée.

 

Réformer et créer de nouvelles institutions

Restructurer l’Office des Tunisiens de l’étranger (OTE), création d’un observatoire national de l’immigration, d’une Agence tunisienne de l’émigration et du développement et création d’un Conseil consultatif de l’immigration, ce sont là les revendications principales des TRE, qui coïncident avec les objectifs du Secrétariat d’Etat à l’Immigration.

L’OTE a besoin d’être plus actif sur le terrain, plus opérationnel, plus efficace avec une proximité et une disponibilité d’écoute plus grande des immigrés et surtout être à leur service.

L’Agence d’immigration doit faire de la prospection et de la promotion des marchés du travail à l’étranger, conclure des accords avec les pays européens en vue d’obtenir des quotas d’émigration concertés et réanimer les accords conclus et non réalisés (9000/an avec la France). Tandis que l’Observatoire a pour rôle de faire des statistiques, des études et des analyses pour prendre des décisions et agir dans l’intérêt de la promotion des émigrés. Une vingtaine de centres culturels tunisiens à l’étranger sont à créer, plusieurs sont à récupérer auprès du RCD ou à réhabiliter pour jouer le rôle de liens avec la mère-partie sans arrière-pensées de récupération politique ou d’embrigadement des travailleurs.

 

Intérêt particulier pour le marché libyen de l’emploi

Le marché libyen pour l’emploi et l’immigration sont très prometteurs en raison des perspectives de la reconstruction du pays après la guerre civile qui l’a déchiré pendant plus d’un an.

Il est estimé à 300.000 travailleurs, mais a besoin d’être organisé, structuré, avec une nouvelle stratégie et des mécanismes bien huilés.

Signer des conventions avec les autorités libyennes précisant les droits et devoirs des travailleurs tunisiens, à transposer dans les contrats de travail. Il y a l’intention d’ouverture de trois nouveaux consulats dans différentes villes libyennes, à savoir Misrata, Sebha et Tripoli, pour veiller sur les intérêts des travailleurs tunisiens et assurer les services indispensables avec la nomination d’attachés sociaux motivés.

 

Réviser à la hausse les avantages accordés aux TRE

Les TRE bénéficient déjà de certains avantages acquis au fil des années lors de leur déplacement en vacances dans le pays ou encore lors de leur retour définitif dans la mère-partie.

Pour les retours circonstanciels, la franchise accordée pour les importations sans paiement de droits et taxes douanières était d’une valeur de 1000D, la demande acceptée de façon non officielle est de 2000D, en plus des tarifs préférentiels pour les vols TUNISAIR et le transport maritime sur les bateaux de la CTN. Pour le retour définitif, les importations d’effets et biens personnels sans paiement de droit et taxes étaient d’une valeur globale de 30.000D, la demande porte sur 60.000D, soit le double. Pour les voitures, l’âge maximum exigé était de trois ans pour l’importation en franchise, la demande porte sur cinq ans. Elle semble acceptable.

 

Attirer en Tunisie et structurer des partenariats avec les investisseurs émigrés

 Il y a des centaines, sinon des milliers de Tunisiens qui sont des chefs d’entreprises prospères connus et reconnus, installés en Europe (France en particulier) et au Proche-Orient dans différents secteurs d’activité.

Tourisme et hôtellerie, distribution, entreprises de transport, entreprises de bâtiment, services informatiques, commerces spécialisés, outre les professions libérales (avocats, médecins, chercheurs…) les universitaires, les acteurs boursiers, les cadres supérieurs dans les grandes entreprises qui sont autant d’investisseurs potentiels.

Il y a donc un potentiel énorme. Le tout est de trouver les mécanismes et les incitations pour les amener à contribuer efficacement à la croissance économique et au développement du pays natal.

Le conseil des hommes d’affaires qui existe semble peu actif, il faudrait l’institutionnaliser, le doter d’un programme d’activités permanentes, un budget avec des objectifs, une feuille de route sans ingérence politique, c’est une mission patriotique que de participer au développement du pays quand on en a les moyens.

Ridha Lahmar    

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