Faut-il préserver le principe du «talion» ?

Récemment, le leader d’Ennahdha a déclaré que «l’abolition de la peine de mort représente une atteinte aux fondements et aux piliers de l’Islam», mettant ainsi la question au cœur du débat. Qu’en est-t-il de la position religieuse vis-à-vis de cela et quels sont les risques encourus pour la préservation des Droits de l’Homme ?

 

Dans l’Islam, on parle de «Kassas» (talion), c’est-à-dire que si quelqu’un tue, par préméditation quelqu’un d’autre, le seul châtiment prévu est la mort. Plusieurs versets illustrent cela dont le verset 178  de la sourate «La vache» : «Ô les croyants! On vous a prescrit le talion au sujet des tués : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour femme» ou encore le verset 178  de la même sourate : «C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie, ô vous doués d’intelligence, ainsi atteindrez-vous la piété».

 

Les échappatoires à la peine de mort

Selon le mufti Othmane Battikh, il y a un texte coranique clair qui légitime le recours à la peine de mort, tout en précisant les cas de son application. «Abolir cette peine serait donc contre la religion». Néanmoins, il attire l’attention sur le fait que le Coran différencie celui qui tue par préméditation et celui qui le fait par erreur. Dans le premier cas, c’est l’application du talion. Dans le second cas, le coupable peut se racheter en appliquant un certain nombre de mesures que relatent explicitement le verset 92 de la sourate «Les femmes» : «Il n’appartient pas à un croyant de tuer un autre croyant, si ce n’est par erreur. Quiconque tue par erreur un croyant, qu’il affranchisse alors un esclave croyant et remette à sa famille le prix du sang, à moins que celle-ci n’y renonce par charité. Mais si le tué appartenait à un peuple ennemi à vous et qu’il soit croyant, qu’on affranchisse alors un esclave croyant. S’il appartenait à un peuple auquel vous êtes liés par un pacte, qu’on verse alors à sa famille le prix du sang et qu’on affranchisse un esclave croyant. Celui qui n’en trouve pas les moyens, qu’il jeûne deux mois d’affilée pour être pardonné par Allah. Allah est Omniscient et Sage».

Mais même dans le premier cas, c’est-à-dire celui du talion, l’Islam a trouvé le moyen d’alléger la punition en remettant la question entre les mains de la famille du tué, laquelle peut pardonner le coupable ou lui demander une compensation.

Au niveau de l’application, le Mufti nous informe qu’au temps du prophète et même celui des Khalifes Bien guidés, rares étaient les occasions où le talion était appliqué. Il nous cite l’exemple du fils d’Omar qui a tué l’assassin de son père. Le troisième khalife, Othmane, est intervenu en personne pour payer une compensation à la famille de la victime. «L’objectif ultime de l’Islam est donc  d’instaurer la justice et de préserver la vie dans la mesure du possible», conclut-il.

 

La sacralité du droit à la vie

Reste que si l’on décide aujourd’hui d’appliquer à la lettre le Coran et la Chariâa d’une façon générale, ce serait revenir non seulement, sur les acquis de toute la culture des Droits de l’Homme, mais ouvrir la porte à la restauration des châtiments corporels et des notions comme la polygamie et l’esclavage.

Toute la question est aujourd’hui de savoir s’il faut élaborer une législation  basée sur le droit positif, tout en se référant dans la mesure du possible à une lecture réformiste et tolérante de l’Islam, ou s’il faut revenir uniquement à la Chariaâ, sujet à toutes les  interprétations, en choisissant celle qui convient le mieux aux humeurs de nos gouvernants dont la référence est religieuse.

Néji Djelloul, universitaire et islamologue, estime que si l’on puise dans le Coran des textes confirmant l’application de la peine de mort, il y en a d’autres qui accentuent la nécessité de préserver la vie. Il cite le verset 33 de la sourate (al-Isra) «ne tuez pas la personne : Dieu la protège par un interdit». De même, la notion du repentir, «Tawba», est fortement soulignée dans le texte coranique, comme on le voit  dans la sourate «Tawba». Selon lui, comme dans le cas de la polygamie ou de l’esclavage, la lecture «vectorielle» du Coran nous incite à aller vers le bannissement de la peine capitale. «Le texte du talion avait une potentialité libérale qui a été laissée de côté par ces religieux attachés au répressif», insite-t-il.

Du même avis est le philosophe et l’anthropologue, Youssef Seddik, qui estime que l’on a mal compris le verset «C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie». Car si l’on place le texte dans le contexte de l’époque, ce fut une avancée, puisque pour venger la mort  d’une personne, on en sacrifiait, plusieurs. Cela n’est pas valable dans le contexte actuel. Par ailleurs, il considère que la vie est un don de Dieu et que seul, Lui, est habilité à l’enlever. Et puis, «toutes les études ont montré que l’application de la peine de mort n’a pas particulièrement contribué à abaisser la criminalité» ! s’indigne-t-il.

 

Une arme pour éliminer les ennemis politiques ?

L’autre problème que pose la question de la non-abolition de la peine de mort est le risque d’ouvrir la porte  au retour de l’application des châtiments corporels, au nom de la Chariâa et notamment d’appeler à l’exécution de gens en vertu d’une fatwa. Nous l’avons vu dernièrement avec Jalel Brick. Cela pourrait se reproduire avec d’autres.

La peine de mort pourrait aussi être une arme pour éliminer les ennemis politiques, en les accusant de porter atteinte aux symboles de la religion et aux valeurs de l’Islam. N’a-ton pas vu le député Sadok Chourou, utiliser le verset 33 de la sourate «La Table», connu sous le nom  du «verset» d’El Haraba, contre les manifestants dans les régions. En effet, ce verset permet de tuer ou de crucifier ou d’amputer d’une main et d’un pied  «ceux qui font la guerre contre Allah et son messager et qui répandent les dégâts sur terre».

Autre exemple, celui de cet avocat, qui lors de son plaidoyer dans le procès de Nessma TV, a demandé l’exécution du directeur de la chaine.

D’où la nécessité de barrer la route à ces dérives. Abolir la peine de mort serait donc une manière de consolider le côté lumineux et tolérant de la religion  et de l’inscrire dans les valeurs universelles qui préservent la vie humaine.

Hanène Zbiss

 

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