Lettre à Monsieur le Président

Une fois n’est pas coutume, pasticher Boris Vian en lui empruntant le premier vers de sa chanson, n’est pas un crime de lèse-conscience. En effet, comme lui, j’ai envie de vous dire : «Monsieur le Président, je vous fais une lettre…» Bien entendu, magistralement interprétée par Serge Reggiani, mais là, je vous en fais grâce, je chante faux.

Pourtant, pour peu que je me fasse le porte-parole d’une large majorité de l’opinion publique, moult questions m’interpellent de toutes parts et m’astreignent à un imbroglio d’idées et de pensées à tel point que je ne sais plus où donner de la tête, ni par quoi commencer… Peut-être —qu’une bonne dose de musique en écoutant «Le Déserteur»— m’aiderait à y voir plus clair ! … A tout de suite.   

Le long parcours de votre engagement politique et l’âpre combat que vous avez mené des années durant contre le despotisme et la dictature se sont trouvés, contre toute attente, couronnés de succès au lendemain même des évènements du 14 janvier 2011. Bien que votre  implication et, du reste, pas plus que celle du parti au pouvoir, ne fût à l’origine de la formidable mouvance populaire qui eut raison du dictateur, vous vous trouvez maintenant et à la surprise générale à la tête de votre parti et, comme par un tour de magie, tout juste après les élections, en charge de la destinée de la nation toute entière, en qualité de Président de la République.

C’est la consécration suprême. La plus haute fonction pour veiller au devenir de tout un peuple qui, par son suffrage, a placé tous ses espoirs de changement et de liberté en votre personne. C’est une lourde tâche et une responsabilité qui ne suppose ni concessions avec l’arbitraire, ni tergiversations dans les options majeures que vous vous étiez fixées dans votre programme de campagne. Le but ultime de toute une vie d’acharnement pour vaincre cet arbitraire et tout ce qu’il véhicule comme injustices et exactions, ce rêve qui, je me mets aisément à votre place, caressait vos onirismes les plus enfouis, ce rêve est enfin réalité : vous êtes le Président le quatrième locataire du palais de Carthage ; n’est-ce pas là, par analogie à l’American Dream,  le «Tunisian Dream» ?

Aussi, Monsieur le Président, permettez que pendant un laps de temps relativement court, en l’occurrence celui de la rédaction de la présente missive, je m’accorde un moment de répit en votre compagnie, peut être dans le parc du palais, pour apprécier ce sentiment de soulagement extrême que vous avez certainement ressenti et auquel se mêle sinon l’euphorie, au moins la fierté. «Ouf, enfin j’y suis… ! A la place de celui-là même que j’ai combattu, qui m’a humilié, vilipendé et, pour finir, évincé du pays». La revanche, quel que soit votre état d’esprit à l’endroit du sentiment vindicatif, est sans nul doute doucereuse au palais. Excusez cet euphémisme ou ce jeu de mots mais, pour l’heure, c’est le citoyen ordinaire qui s’adresse au citoyen président. Et, en cela, je me fais le porte-parole d’une grande majorité de citoyens qui aimerait être dans la confidence et procéder à l’introspection du psychanalyste que vous êtes.    

Ce cri de la Victoire, en brandissant vos mains au ciel comme lors d’un match de foot en finale de la coupe du monde, l’avez-vous poussé, à l’abri des regards indiscrets, pour marquer la fin ultime d’un combat ou le début d’une carrière à laquelle, visiblement, vous êtes mal préparé, celle de président de la République ? Car, en tant que fin en soi, elle est plutôt brillamment réussie, mais en tant que début d’un nouveau parcours, permettez, Monsieur le Président, que j’émette quelques réserves. La fonction de la plus haute distinction de l’Etat est un métier dont il faut apprendre les ficelles, respecter les codes et les nuances et user des subtilités propres à l’incarnation du personnage. C’est un long apprentissage qui suppose, au-delà des valeurs et qualités intrinsèques inhérentes à votre personne, du doigté, beaucoup de doigté et un sens aigu du caractère primordial du paraître. Vous remarquerez que là, je me limite à la forme et au superficiel.

Certes, l’on pourrait comprendre que vous puissiez avoir la phobie des cravates, mais admettez tout de même que se soumettre à ce calvaire, pour  raison d’Etat, le temps d’une manifestation officielle ou d’une apparition télévisée, est un sacrifice auquel vous pourriez souscrire sans en subir de graves dommages. Vous pourriez vous en défaire aussitôt l’apparition publique est terminée.

Il en va de même pour ce vieux burnous dont vous vous parez à chaque occasion, ici comme ailleurs, et qui est loin de concourir à la construction d’une image positive susceptible de servir votre aura et, au-delà, la grandeur de la Nation. Car la valeur sentimentale que revêt ce vêtement vous est si personnelle et propre qu’il est impossible que tout un peuple y souscrive. Le peuple est, quant à lui, dans l’expectative d’un signe fort, d’une symbolique qui traduise ses espoirs et ses attentes, d’un engagement franc et déterminé pour en finir avec l’insécurité grandissante, augmenter son pouvoir d’achat, résorber le chômage endémique, traiter le problème des martyrs et des blessés de la Révolution, restaurer la confiance dans les institutions, redonner le sourire aux parents qui s’inquiètent du devenir de leurs enfants, donner du tonus pour que les forces vives de la nation reprennent du poil de la bête, dans la joie si  possible ; pourquoi pas, ne sommes-nous pas à l’origine des gens allègres ? «Y a d’la joie» chantait Charles Trenet. C’est un slogan comme un autre qui, accompagné d’une volonté politique viable, entreprise pour perdurer dans la cohésion et la logique et servir les intérêts du peuple par le respect des objectifs de la Révolution, pourrait concourir à l’adhésion de ce peuple-là aux actions salutaires du gouvernement. Seulement, Monsieur le Président, vous remarquerez que nous sommes bien loin de ces prétentions-là, que pour inféoder un peuple assoiffé de liberté et épris de justice sociale et d’équité en tous genres, à un projet politique d’autant plus ambitieux que grandiose et qui soit rassembleur de la nation entière, il convient d’adopter une attitude et un comportement vis-à-vis du politique qui soient plus respectueux de l’intelligence collective et par conséquent tout à fait à l’opposé de ce qui se trame sous nos yeux éberlués, chaque jour que le Bon Dieu fait, en toute impunité et sans égards pour les revendications imminentes de ceux qui sont en passe de devenir des sujets inoffensifs, tout juste bons à manifester, couper des routes et hurler leurs colères et leurs indignations comme d’autres donneraient des coups de pied à la lune.

Le constat est amer, Monsieur le Président, et les divergences déclarées au sein du Conseil constitutionnel, en particulier de la Troïka, ne sont pas pour redresser la barre et gagner la confiance des gens. C’est même tout le contraire. Le-ras-le-bol est général. Les discours qui sonnent creux et qui ne véhiculent que de fausses promesses ne payent plus, personne n’y  souscrit ni n’y consent. Vous avez tenté, le lendemain de votre investiture, le pari, prétentieux du reste, de faire les comptes six mois plus tard ; alors justement, faisons les comptes : la peur est dans tous les cœurs, le doute dans tous les esprits, les nerfs sont à fleur de peau, soumis à rude épreuve, chez les pauvres comme chez les rupins, un sentiment de mal-être qu’on ressent à tout bout de champ, dans les transports publics, les agoras et les rues où un rien, un simple regard torve peut dégénérer en rixe sanglante ou en pugilat grotesque et d’un autre âge. La panique et la peur sont les plus grands ennemis de la stabilité et de la paix sociale. Je ne vous apprends rien en vous disant cela ; vous êtes, de par votre profession initiale, le mieux placé pour savoir que la peur ne génère que le chaos et l’anarchie, chose que vous avez déclarée dans une intervention télévisée, assez alarmiste, quelques semaines avant les élections.

Alors, Monsieur le Président, la question qui s’impose d’elle-même est la suivante : que faire pour que le tableau brossé soit moins sombre, pour que des perspectives réelles s’ouvrent, pour que le soleil brille de la même façon pour tous, pour que la recrudescence de la violence s’estompe, pour que la sécurité reprenne droit de cité, pour que l’on ne prenne plus des mesures impopulaires et qui irritent la bienséance, pour que nous retrouvions enfin le sourire, à présent que nous sommes à l’orée de la saison estivale avec tout ce qu’elle comporte habituellement comme évènements festifs en tous genres ?

Je vous laisse le soin de méditer tout cela afin que, en votre qualité de chef suprême, vous puissiez projeter votre action de telle sorte qu’elle corresponde en tous points à la noblesse de votre fonction et à la haute idée que vous vous faites de la stature de Président. Une action d’éclat serait très souhaitable. En huit mois de règne, nous n’avons assisté à aucune manifestation de taille qui puisse s’inscrire dans l’Histoire et rehausser ce concept suranné du bonheur. C’est devenu un luxe inaccessible alors que c’est un fondamental de la vie quotidienne. Allez-vous vous cantonner à être, comme votre prédécesseur qui passait le plus clair de son temps à vérifier le contenu de ses frigos dans ses cuisines afin de s’assurer qu’aucun poisson n’y manquât, ni aucun pot de yaourt, fût-il périmé ? Ce qui est parfaitement compréhensible compte tenu du prix exorbitant de ces victuailles importées de chez Fauchon. Je présume, Monsieur le Président, que vos goûts culinaires sont bien plus sobres et que si votre personnel de cuisine a fait grève, c’est pour des griefs autrement plus conséquents.

Il n’en demeure pas moins vrai que les hommes d’Etat qui ont marqué leurs temps et dont l’Histoire se rappelle, sont ceux-là mêmes qui ont bousculé les évènements, créé les coups d’éclat, dépassé le cap des contingences et surtout brigué le soutien et l’amour de leurs peuples. Rien, à présent que vous êtes à Carthage, ne vous empêche de vous départir de ce rôle de second plan et de prétendre entrer dans l’Histoire par la grande porte. Cela ne saurait se faire en vous contentant de donner des coups de ciseaux aux rubans d’apparat des inaugurations des foires commerciales.

Respectueusement vôtre

 

Par Néjib Turki

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