Une symphonie humaniste à Gafsa

Gafsa est réputée comme étant une ville rebelle et insoumise au pouvoir central. En revanche, elle est peu connue comme ville savante, poétique et tolérante. Pourtant, son histoire intellectuelle témoigne, sur la longue durée, de l’existence entre ses murs de nombreux savants doués, hommes de lettres et poètes inspirés qui ont façonné tout un espace de dialogue et de créativité.

 

Parmi les savants les plus illustres de Gafsa figurent, entre autres, les noms d’At-Tifâchî (1184-1253) et d’Ibn Râchid (1261-1336 circa). Ce dernier est une référence majeure pour la jurisprudence («fiqh») au Maghreb et en Andalousie, alors que son devancier est l’auteur de la première encyclopédie arabe rédigée en quarante volumes, traitant aussi bien de la médecine, de l’astronomie, des minerais, de la musique, de la littérature, de l’interprétation des rêves, de l’histoire et de la civilisation.

De nombreux autres savants ont contribué, à travers les siècles, au rayonnement de l’Ifriqiya. Les poètes, dont beaucoup descendaient des familles savantes comme celles des Tifâchi, Chaqrâtsî, Banû ‘Uqayba, Lâjirî… ont enchanté le monde des lettres par leurs mots et vers inspirés de l’environnement de Gafsa, cette ville oasis au charme unique, puisé dans une sorte de synthèse entre la citadinité ancrée et la majesté des montagnes qui l’entourent, entre la finesse et la fierté.

Aux confins sud de l’ancienne médina dominée par la Kasbah, l’ancienne forteresse byzantine restaurée par les dynasties arabes, berbères et turques, les Gafsiens possédaient des vergers (pl. dial. “ghiyib”, sing. litt. “ghâba”) où ils s’adonnaient à l’agriculture, se rencontraient de jour comme de nuit et s’y réfugiaient en familles, durant les périodes de grosse chaleur et d’insécurité. Aussi, Gafsa est-elle une ville-oasis où les habitants qui exerçaient les métiers d’agriculteurs, de commerçants, d’artisans et de lettrés – ou “gens de la plume” – étaient souvent propriétaires de vergers situés en un espace mitoyen à la ville historique.

Cette proximité spatiale conférait non seulement un statut particulier à la ville, mais déterminait également le rang de “beldi” ou de citadin en opposition tranchée avec le bédouin qui était, par son mode d’être et de vivre, à la fois voisin et étranger à la ville. Devenue au fil des siècles une “petite ville” et perdant ainsi, selon l’historien Mohamed Talbi, “ses anciennes splendeurs”, Gafsa s’était métamorphosé, comme la cité de Kairouan, en une sorte de ville rurale, en conservant ses mœurs policées qui étaient entretenues et transmises au sein des familles habitant l’espace de la médina situé, selon la mémoire urbaine, “entre les deux mosquées”, celles de Sidi Ibn Yâcoub et la grande Mosquée.

C’était là, dans cet espace urbain réduit, que vivaient les Gafsiens, dont l’élite intellectuelle et religieuse avait un goût prononcé pour le savoir et la poésie qui tenaient ensemble et propulsaient, à l’instar de la tradition du Djérid voisin, la fameuse “magie du Sud”.

Pour la période contemporaine, la figure intellectuelle de feu Ali Ben Mehrez se distingue de tous les autres lettrés par son itinéraire atypique, son savoir-faire, son élégance et son esprit d’ouverture et de tolérance. Il était originaire, comme toute la famille des Muftî/Lâjirî (“Lejrî” disent les Gafsiens) dont il était issu, du plus vieux quartier de la médina, construit autour des piscines romaines et dénommé “Houmet el Oued”, quartier où se trouvent les deux monuments officiels du “Dar el-Bey” et de la grande Mosquée. C’est d’ailleurs au sein de cet espace de prière et de méditation qu’Ali Ben Mehrez fut consacré imam, dans la lignée savante et dévote de ses aïeux, et que son étoile brillera de mille lustres pour lui conférer à la fois un prestige local et une certaine célébrité au-delà des frontières de l’islam.

Avant d’être nommé imam, Ali Ben Mehrez exerçait le métier d’Amine des eaux de l’oasis de Gafsa qui regorgeait de sources hydrauliques assurant une fertilité remarquable des vergers et une qualité de vie exceptionnelle. Selon son biographe Abul-Kacem Kerrou, Ali Ben Mehrez excellait dans ce métier dont il était le dernier représentant à Gafsa — en raison de l’épuisement de la nappe phréatique — de même qu’il composait des vers délicieux en dialectal et avait également initié un Tafsîr du Coran, dont il acheva une première partie qui demeure encore aujourd’hui inédite.

Ali Ben Mehrez affectionnait le travail de la terre et l’arboriculture dans l’espace de sa “ghaba” bien irriguée par la “séguia” où il entretenait la culture des rosiers (“ward”). Et c’est par le geste symbolique de l’offre d’une rose qu’allait naître une amitié particulière entre l’imam de la grande Mosquée et un prêtre né en Tunisie, Marius Garau, qui exerçait à Gafsa le métier d’infirmier. C’est cette amitié qui a permis aux deux hommes de religion de dialoguer, d’échanger et de vivre une relation humaine et intellectuelle fort stimulante. 

C’est par le biais de cette relation qu’est née “La rose de l’imam”, le livre de dialogues publié par le père Garau en 1983, à Paris, aux éditions du Cerf. En méditant les paroles de l’imam, ses sermons et ses sagesses, le lecteur découvre la perspicacité de l’homme, la finesse de ses propos et gestes ainsi que son profond humanisme et respect de l’Autre. L’amitié entre un musulman et un chrétien est un fait exceptionnel dans l’histoire mouvementée des relations entre les deux religions monothéistes. Néanmoins, elle semble couler de source entre l’imam Ali Ben Mehrez et le prêtre Marius Garau. Elle se noue dans l’espace de la maison où le prêtre est invité à partager les repas de la famille avec les enfants élevés selon le principe de l’égalité entre garçons et filles et dans la cour de la grande Mosquée où le prêtre écoutait l’imam prêcher une religion de l’amour de Dieu et de la soumission naturelle à sa volonté. Mieux, les deux hommes de religion se soumettaient mutuellement leurs projets de prédications du vendredi à la grande Mosquée et du dimanche à l’Eglise catholique de Gafsa. En s’acceptant l’une l’autre, la vie des deux hommes s’était transformée en une symphonie humaniste. Rien de plus éloquent pour signifier cet esprit humaniste et poétique qui manque terriblement à notre présent de plus en plus dominé par l’intolérance religieuse et la violence meurtrière que les paroles de l’imam Ali Ben Mehrez s’adressant au prêtre Marius Garau: “C’est le pouvoir de Dieu qui fait que, quand il regarde la rose, l’homme est heureux ; quand il regarde la verdure ou les fruits, il est heureux. Il prend conscience du pouvoir de Dieu, le tout-puissant. La grandeur de Dieu est manifeste. Il nous a tout donné et il continue, car s’il cessait, cela voudrait dire qu’il est démuni et il n’est jamais démuni.»

Par Mohamed Kerrou

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