Foi et loi

Si la peur de la mort arrêtait les hommes, nous n’aurions ni grands soldats, ni grands sportifs. Tel est l’un des arguments, à bon escient anecdotique, que Robert Badinter, champion connu et reconnu de la lutte contre la peine extrême, aime à déployer pour défendre et illustrer sa cause. En disant cela, il espérait mieux désarmer ses adversaires et amener ceux qui croient en la valeur dissuasive de ce supplice à admettre qu’ils méconnaissent la vérité humaine et que « la passion criminelle n’est pas plus arrêtée par la peine de mort que d’autres passions ne le sont, qui celles-là sont nobles ». 

Tuer les criminels n’a jamais tué le crime et nombreuses sont les études qui montrent que, bien au contraire, la peine de mort est susceptible  d’entraîner une hausse de la brutalité, parce qu’un Etat qui n’a de loi que celle du talion à proposer en guise de justice, engage forcément l’ensemble de la société sur la voie de la violence. Il faudrait considérer que donner la mort ou la recevoir se valent si nous avons l’ambition de concilier éthique et politique.

L’exemple de la Révolution française, qui n’a pas aboli la peine de mort, a ouvert grande la voie à l’utiliser assez rapidement comme un instrument commode de répression et de terreur politiques des adversaires de ceux qui s’étaient emparés du pouvoir, certes, en le parant de la « légitimité » révolutionnaire.

L’immense Victor Hugo nous a dit que « la peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie » et Jean Jaurès de lui répondre en écho que « partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne ».

Ceux qui veulent examiner honnêtement le progrès historique que l’humanité a réalisé en termes de justice, concèdent que l’abolition de la peine capitale est intervenue dans un contexte où les mœurs se sont pacifiées et assagies, pour refuser tout à la fois la loi du talion, l’intolérance, la tyrannie, la censure, l’inégalité, la superstition et le règne de la pensée magique.

C’est aussi un contexte où foi et loi se sont quittés à l’amiable après avoir convenu la fin de toute religion d’Etat et admis que toute règle censée organiser la vie en commun doit procéder d’une volonté contractuelle librement consentie dans une société libre.

Alors que nous sommes en train d’écrire notre Constitution pour construire l’avenir de la Tunisie et celui de nos enfants, quelle est l’actualité de ce débat sur la peine de mort dans notre pays ?

M. Robert Badinter, encore lui, était parmi nous le 1er juin. Faisant partie d’une délégation franco-suisse de la Commission internationale contre la peine de mort, il était venu plaider auprès des autorités tunisiennes l’inscription de l’abolition de ce châtiment suprême dans notre future Constitution. La Tunisie de la Révolution ne peut qu’adhérer à ce principe, par fidélité à sa jeunesse porteuse des valeurs d’émancipation, de paix et de démocratie. L’abolition de la peine capitale a une charge symbolique importante dans un pays qui vient de se débarrasser d’une tyrannie. Aussi, cette peine incompatible avec les droits de l’homme n’est pas appliquée depuis vingt ans dans notre pays, pourquoi donc garder ce texte de loi ? Nous interroge-t- il. 

De plus, inscrire cette peine dans la Constitution, représenterait un handicap majeur pour l’extradition des criminels, ce qui pourrait faire éviter à Ben Ali et à ses acolytes de rendre compte un jour de leurs crimes. Sans compter que l’accès de la Tunisie au statut de partenaire stratégique de l’Europe s’en trouverait durablement retardé.

En recevant M. Badinter, le Président de la République, comme le Président du Conseil constitutionnel, étaient sur la même longueur d’onde. Ils ont convenu que le droit à la vie est fondamental dans la construction d’un avenir démocratique pour notre pays.

Quant à notre ministre des Droits de l’homme, il a montré – comme à l’accoutumée – qu’il préfère tenir le bâton des deux bouts. Il a déclaré évasivement que la Tunisie « reste à l’écoute de toutes les parties (…) aussi bien les abolitionnistes de la peine de mort que les antiabolitionnistes (…) » et que la question n’a pas été définitivement tranchée.

Le mérite de la « clarté » revient à M. Ghannouchi, leader incontesté du mouvement Ennahdha, qui s’est exprimé le 3 juin à l’occasion d’une conférence sur «Le Consensus dans la pensée et la pratique politique d’Ennahdha ». Il a alors déclaré et nous y souscrivons, que « La Tunisie doit être gouvernée sans exclusion ni accusation de mécréance », avant d’ajouter, et nous considérons qu’il fait preuve de clairvoyance politique, que « l’intérêt de la Révolution requiert qu’on mette en avant ce qu’on a en commun ». Mais lorsqu’il avance que « la Révolution a rendu l’Etat au peuple et donc à l’Islam » et que « l’abolition de la peine de mort est contraire aux préceptes de la Chariâ islamique », nous nous élevons le plus vigoureusement en affirmant que le consensus est rompu. Manifestement, « la pensée et la pratique politique d’Ennahdha », termes de sa conférence, ne font pas bon ménage. Car, s’il est vrai que la Révolution est censée rendre l’Etat au peuple, elle est également supposée lui rendre sa religion pour la soustraire à toute manipulation politique. Quant à la peine de mort, seule une lecture intégrale et restrictive du Coran autorise à l’autoriser. Elle dénote, au mieux, d’une méconnaissance totale de l’esprit du texte sacré. 

Nous l’avons vu et le voyons encore sous d’autres cieux, le mauvais mélange des genres entre religion et politique corrompt les deux et conduit à une société où tout se vit sous le regard inquisiteur du politico-religieux qui juge les réalités au gré des circonstances, à l’aune de ses intérêts du moment.

Ce n’est pas pour un modèle de société où la mort l’emporte sur la vie, où les hommes asservissent les femmes, où les cheikhs dominent les croyants, où les pratiquants fervents dominent les fidèles moins pratiquants, que la Tunisie a inventé le Printemps.

Par Hassan Arfaoui

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