Et si l’islam n’avait que faire du sacré ?

La rue est pleine d’un bruit étrange où chacun entend dire que tel ou tel intellectuel de ce pays se moque du sacré, Al-moukadass, et ne fait nul cas de ce qu’il faudrait vénérer en premier, à savoir le divin et son entourage : anges, prophètes, paroles révélées et par conséquent ces lieux et sites où il arrive à ce sacré-là de se dévoiler. Moi, pour ma part, je soutiens que l’Islam a ceci de génial : il nous apprend que cette notion, certes universelle,  lui est étrangère. Elle est incontournable  chez tous ceux qui adoptent une religion, païenne ou monothéiste ou une vision du monde devenue culte, comme dans le bouddhisme.

Ayez la peine de suivre lentement ce raisonnement qui me fait dire une chose apparemment aussi énorme, et que, d’aucuns parmi nos concitoyens considèrent comme blasphématoire. Le dérivé verbal ou nominal de q.d.s.           qui donne la notion du sacré intervient seulement trois fois dans le Livre révélé. Les voici :

– Verset 30 et suivants de la sourate II, passage absolument capital pour ce raisonnement, où le Dieu du coran annonce aux anges Sa décision d’instituer un légataire, khalifa. Les anges, d’une seule voix, sont comme indignés et lancent carrément une objection à la décision divine : «Instituerais-Tu un être tel qu’il la corrompra [la Terre] et y versera du sang, alors que nous, nous célébrons Tes louanges et Te sacralisons? «…nuqaddissu laka».

– Dans la sourate XVII, la terre dite Promise est signalée aux Fils d’Israël : «…Entrez donc dans la terre sacrée», «…udkhulû al-ardha al-muqadassa».

– Dans la sourate XX enfin, il est dit à Moïse : «Ôte donc tes sandales, tu es dans le val sacré de Tuwâ», «… bil wadî al-muqaddassi Tuwâ».

Il y a une quatrième mention qui pourrait être traduite en français par «Saint-Esprit», Arrouh Al-Qodous. Celui-ci a été identifié par les exégètes unanimes comme étant l’ange Gabriel, transmetteur de la Révélation. C’est là que nous nous appuyons sur le Qoran dans cet effort pédagogique : le Livre révélé déleste justement du mot qodous cet Esprit dès le moment où Il le fait entrer dans l’Histoire et dans les faits pour féconder miraculeusement Marie : «Nous lui avons envoyé Notre Esprit…», «Wa arselnâ ilayhâ Rouhanâ…» (Sourate XIX).

Voilà tout. Dans deux mentions, c’est bien clair qu’il s’agit de la sacralité dans le culte judaïque. Mais la première mention pose un énorme problème dont il est vraiment dommage de confier l’examen à n’importe qui parmi les multitudes de nos concitoyennes et concitoyens. Seulement voilà, avec les moyens de communication qui nous libèrent aujourd’hui autant qu’ils nous aliènent aux jugements hâtifs, à la condamnation ultra-rapide de l’interlocuteur réel ou virtuel, aux passions religieuses à présent fébrilement exacerbées, avec cet état des choses qui devient notre destin moderne, il faut bien qu’un magazine comme REALITES tente le pari pédagogique.

Avant la création d’un monde peuplé d’humains, le seul «espace» du sacré demeurait ce face-à-face inconcevable par une intelligence humaine encore en projet, entre Dieu et Son halo angélique. Dès que Dieu persiste dans Son projet d’installer sur Terre Adam, Son calife et qu’Il le dote d’un peu de Son souffle, «wa nafakhtu fihi min ruhi…», les anges qui ne sacralisaient que Dieu, seront appelés à produire un ultime acte de sacralisation, mais cette fois-ci, et seulement cette fois-ci, à l’égard de l’humain originel, puisque il leur sera ordonné de se prosterner devant lui. Acte dont seul Dieu sera désormais l’objet. A partir de cet engagement fondamental et primordial du divin dans l’histoire, une toute autre frontière est tracée entre l’adorateur et l’objet de son adoration, celle du haram (interdit ou tabou) et non plus du sacré, al-mouqadass.

Grâce à cette mutation dans l’ensemble des rapports entre la foi et l’Etre suprême, objet de son culte, l’Islam abolit une notion fondamentale dans toutes les religions, celle du temple ou du sanctuaire, lieux consacrés pour le culte et son rituel, et forcément délimités. Par contre tout devient sacré, la terre, la vie, les animaux, les insectes, l’air et chaque grain de sable. Dieu est partout et donc nulle part, surtout pas dans un site déterminé : «Là où vous vous tournez, il y a la face de Dieu», «wa ayna mâ tuwallû, fa thammata wajhu Allah….»

C’est à partir de cela que nous devons tous penser à travailler cette grande félicité que le Qoran nous fait luire d’une luminance, hélas ternie par les dogmatismes de tous bords. Une félicité qui nous aurait permis, nous gens d’islam, d’accéder très tôt à la modernité et à l’Histoire, puisqu’elle nous apprend que l’islam est congénitalement laïc, si on tient vraiment à ce concept de laïcité, dont je n’aime pas user et lui préfère la notion de sécularisation. Mais ceci est une autre histoire…

 

Par Youssef SEDDIK *

  • Youssef Seddik est philosophe et anthropologue, il a publié entre autres : Nous n’avons jamais lu le Coran, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2004 ; L’arrivant du soir : cet islam de lumière qui peine à devenir, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2004 ; Le Grand malentendu. L’Occident face au Coran, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2010.

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