Deux causes, deux engagements

Les médias ne sont pas seulement en « difficile transition » ou en « manque de professionnalisme » comme on l’entend souvent. De la grève de la faim qui a mobilisé le collectif du journal Nawaat  au Tunithon, organisé par des journalistes tunisiens basés à l’étranger, une nouvelle image des médias via des journalistes « engagés » est-elle en train de naître en Tunisie ?

 

«Notre but était de contribuer en agissant réellement et peut-être aussi, de montrer une autre image des médias aux Tunisiens encore traumatisés par la propagande de la dictature. » déclare Taoufik Mjaied, journaliste à France 24 en arabe. Taoufik, tout comme trois autres journalistes tunisiens, sont à l’origine du Tunithon, un téléthon à la sauce tunisienne qui a permis de récolter lors de la soirée près de 200.000 dinars de promesses et de dons pour les diplômés chômeurs. La réception des dons se prolongera  jusqu’au 14 juillet.

 

Tunithon, pour les diplômés chômeurs

Qu’est-ce que le Tunithon? Une initiative simple basée sur le principe du Téléthon français, émission télévisée visant à recueillir des fonds financiers pour une œuvre caritative. Pour sa version tunisienne, les 30 heures de télévision non-stop étaient impossibles, la chaîne nationale ne disposant pas de moyens suffisants, mais les journalistes ont pu bénéficier de quatre heures de show en direct retransmis à la télévision nationale. «L’idée est partout, surtout du fait que l’on rencontre beaucoup de jeunes diplômés qui ont des projets, mais qui manquent d’argent ou d’encadrement. Le gros problème est l’autofinancement. Du coup, ce projet vise déjà à les encourager. » Pour Taoufik Mjaied,  c’était aussi l’occasion de montrer l’activisme de la société tunisienne basée à l’étranger. Le soir de l’évènement, tapis rouge et glamour étaient au rendez-vous, mais le clou de la soirée a consisté à voir Samir Dilou rire allègrement aux côtés de Néjib Chebbi ou encore Yassine Brahim. Le ministre de l’Emploi, Abdelwaheb Maâtar, a salué une initiative «en dehors de toute orientation politique et montrant la mobilisation de la société civile sur la question. L’essentiel, c’est le côté symbolique, car le plus dur du travail reste à venir». Différents artistes tels que Lotfi Bouchnak ou encore Amel Hamrouni ont défilé sur scène. A l’extérieur, des tagueurs et des adeptes du breakdance ont animé la foule. Pour Iyed Dahmani, élu du Parti Républicain, la soirée a marqué aussi une « rupture avec l’ancien concept de solidarité sociale en Tunisie comme le système 26/26. Nous avons vu le caritatif se développer, mais moins la solidarité. Je préfère la seconde notion car le caritatif renvoie encore trop à de l’assistanat. Il faut que ce genre d’initiatives encourage une nouvelle solidarité ».

Une grève pour le droit à la vérité

Loin du tapis rouge et des paillettes, une autre forme de solidarité a mobilisé la société civile. Ramzy Bettaieb, journaliste à Nawaat, a mis un terme à sa grève de la faim le lundi 10 juin avec ses collègues Emine Mtraoui, Houssem Hajlaoui et le blogueur Azyz Amami. Après un communiqué et une campagne intitulée « Rends la caméra, donne-nous la vérité ! », le gréviste, qui avait entamé sa grève le 28 mai, a estimé avoir été suffisamment entendu par la société civile et le gouvernement. Celui qui s’était vu confisquer ses caméras pour avoir tenté de filmer le procès des martyrs au Tribunal militaire du Kef, a remis au centre des débats une cause nationale : celle des blessés de la Révolution, mais aussi de la réforme du système judiciaire. Ses requêtes sont toujours d’actualité : L’activation du décret-loi n°41 du 26 mai 2011 modifié et complété par le décret-loi n°54 du 11 juin 2011 et relatif à l’accès aux documents administratifs des organismes publics ; la concrétisation effective du caractère public du déroulement des procès avec leur transmission directe sur une chaine nationale publique ; la création d’une structure judiciaire spécialisée et indépendante pour la prise en charge de ces procès historiques. Lors de la conférence de presse organisée pour l’occasion, de nombreux députés étaient présents et se sont ralliés à la cause. Pour Emine, l’un des grévistes, leur présence a été significative. «Les députés représentants de la Commission des martyrs, comme Abdelaziz Kotti et Mahmoud Baroudi, nous ont promis qu’ils allaient continuer la lutte ». Les grévistes espèrent que leur initiative jouera un rôle pour faire pression dans les futures affaires judiciaires. De la défense de la liberté d’expression à celle du droit à l’information, la grève est aussi devenue la revendication pour des procès équitables et de plus de transparence au sein de la justice.

Là encore, une société civile s’est mobilisée. Les médias s’affirment-t-ils progressivement en Tunisie comme le 4e pouvoir tant fantasmé ? Une chose est sûre, l’activisme, glamour ou sauvage, a remplacé la passivité. Tous les moyens sont bons pour remettre au centre de l’intérêt public, des sujets souvent dépassés par une actualité plus chaude : le chômage et les martyrs de la Révolution. Si les deux initiatives ont rencontré un certain succès, espérons que les promesses faites seront tenues.

Lilia Blaise

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