Attaques salafistes : La Tunisie en otage…

Violences, destructions, incendies, couvre-feu et confrontations avec les forces de l’ordre : une situation de chaos s’est installée dans plusieurs de nos villes. On se croyait déjà au «Tunistan». Retour sur une semaine sanglante.

 

Plus de 250 personnes ont été arrêtées par la police jusque-là et l’opération de ratissage continue partout dans le pays, à la recherche de ceux qui ont été impliqués dans les derniers actes de violence et de destruction des postes de police, des tribunaux, des locaux de l’UGTT et de certains partis politiques. Les premières enquêtes judicaires ont confirmé le constat que derrière les actes sanglants de la semaine écoulée, il y avait pas que des salafistes, mais aussi des délinquants pilleurs. Une alliance semble exister entre ces deux catégories, d’autant plus que ce n’est pas la première fois qu’ils attaquent ensemble. Lors des violences salafistes ayant visé les bars et les hôtels de la ville, à Jendouba, fin mai dernier, les deux groupes collaboraient étroitement : les salafistes arrivaient en premier, pour mettre le feu et détruire, ensuite, place était faite aux pilleurs pour finir le travail. Cette complicité n’est pas contre nature, puisque les deux groupes proviennent du même milieu, celui de la délinquance et du banditisme. Un bon nombre de salafistes a été recruté avant la Révolution dans les prisons de Ben Ali. A leur sortie, c’est dans les quartiers populaires qu’ils ont été les plus actifs pour chercher de nouveaux adhérents à leur idéologie et ils ont ciblé essentiellement les milieux marginaux.

 

Salafistes et délinquants : une alliance de fer

Ce cocktail, fait d’un mélange de radicalisme religieux et de banditisme, s’est avéré explosif puisqu’il réunit l’ignorance, la violence et la non-reconnaissance de l’autorité de l’Etat. C’est à ce cocktail que nous avons eu affaire la semaine dernière : un raz-de  marée de vandalisme que même les forces de l’ordre, désireuses d’appliquer la loi, ont peiné à contrôler. Dépassées, elles ont été obligées d’ouvrir le feu. Et voilà la première victime tombée à Sousse : un étudiant de 22 ans, originaire de Tataouine.

Il est clair que dans tout ce qui s’est passé, la position la plus difficile a été celle des policiers qui, encore une fois, se sont retrouvés tiraillés entre faire leur métier ou attendre les instructions qui n’arrivent jamais.

Par ailleurs, les incendies des postes de police ont montré que les agents des forces de l’ordre sont les premiers visés dans cette «guerre sainte». Deux explications pourraient être avancées à ce niveau : d’une part, la volonté de détruire les fondements de l’Etat, en s’attaquant directement à l’instrument par lequel il instaure son autorité et, d’autre part, des règlements de comptes anciens avec la police de Ben Ali qui a persécuté et réprimé les salafistes durant longtemps.

Mais les attaques ont aussi touché les locaux de l’UGTT et de certains partis politiques, en épargnant bien sûr ceux d’Ennahdha. On est donc face à des tentatives d’élimination des adversaires politiques.

 

Djihadistes/Ennahdha : vers la fin de la lune de miel ?

Cette vague de violence et la réaction de l’Etat,  posent la question de la relation entre le parti islamiste au pouvoir et la mouvance salafiste. Jusque-là, le rapport s’est caractérisé par une complicité implicite. L’Etat fermait les yeux sur les dépassements de ce courant qui avaient commencé par la mainmise sur une bonne partie des mosquées, pour arriver aux attaques systématiques des personnes et des biens publics et privés. Et à chaque fois, au lieu de réprimer les salafistes, on leur a trouvé des prétextes et on entendait la fameuse phrase répétée partout : «il faut dialoguer avec eux et ne pas utiliser la solution sécuritaire comme le faisait Ben Ali». Le laxisme du gouvernement ne faisait que les encourager davantage à perpétrer les violences et à gagner toujours plus de terrain pour la réalisation de leur rêve : faire de la Tunisie «un émirat islamiste». Et peu importe les moyens, on pourra même avoir recours aux armes ! Leurs intentions étaient connues depuis un certain temps. L’opinion publique a eu plusieurs occasions pour le vérifier. Tout le monde se rappelle les évènements de Rouhia en 2011 et de Bir Ali Ben Khelifa en février 2012, quand les confrontations entre Armée et djihadistes ont prouvé que ces derniers possédaient des armes. Ali Laâraydh, ministre de l’Intérieur, a reconnu lui-même, dans une interview au journal «le Monde» que «la confrontation avec les salafistes est inévitable». Toutefois, et malgré toutes ces preuves, les leaders d’Ennahdha ont continué à justifier les attaques de ces groupes contre la souveraineté de l’Etat. Le comble a été atteint lors de la déclaration de Rached Ghannouchi, le 13 juin, au lendemain des attaques : «Ils (les salafistes) sont nos fils et il faut que la Tunisie les récupère».

Mieux, il a déclaré que la responsabilité de ce qui s’est passé incombe aux ex-Rcidistes et aux artistes qui ont porté atteinte à l’Islam. Même son de cloche, chez cinq ministres du gouvernement, rejoints plus tard par le président de la République et celui de l’Assemblée constituante.

 

Al Qaida entre en jeu

Il est clair qu’Ennahdha évite à tout prix d’entrer en confrontation avec la mouvance salafiste à laquelle appartiennent majoritairement ses bases. Elle voudrait la conserver comme électorat potentiel, mobilisable pour les prochaines élections. Pour cela, elle n’hésite pas à multiplier les contacts avec ses représentants (voir encadré) et à ouvrir les canaux du dialogue. Mais voilà que ces derniers, intransigeants sur la question de l’insertion de la Chariaâ dans la Constitution, se sont sentis trahis par Ennahdha et ont décidé de s’attaquer désormais à elle.

L’appel aux Tunisiens d’Aymen Dhawahiri, le chef d’El Qaida, de descendre dans la rue pour défendre la Chariaâ, va dans ce sens. Il s’est adressé frontalement à Ennadhdha, l’accusant de «vouloir inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’Etat américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe… un islam qui autorise les casinos, les plages naturistes, les taux usuraires des banques, les lois laïques et la soumission au droit international». Il a dévoilé ainsi le lien direct entre la nébuleuse terroriste et la frange djihadiste du salafisme. Fini donc les discours des islamistes sur la nécessité de dialoguer avec ce courant extrémiste. Désormais : les masques sont tombés !

Mais Ennahdha s’obstine, malgré tout, à les défendre tout en les menaçant parallèlement d’appliquer la loi, ce qu’elle a fini par faire, sous la pression de la société civile et de l’opinion publique. «Elle a résolu la question d’un point de vue sécuritaire, mais pas au niveau du discours politique qui justifie toujours les actes salafistes. Un tel discours compromettant, hésitant et qui tient à des calculs électoraux au détriment des intérêts du pays, ne peut qu’affaiblir l’action des forces de l’ordre, empêchant la formation d’un front national, nécessaire pour faire face à ce péril», souligne Khemais Kssila, député à la Constituante et chef du mouvement «Haraket Tounes».

 

Les artistes pris pour cible

De façon générale, la gestion de la crise par le gouvernement laisse beaucoup à désirer. Dès le début et sans aucune vérification de ce qu’on a qualifié «d’atteinte aux sacré», les autorités ont lancé des accusations en stigmatisant les artistes et l’art en général, avec un parti pris pour les salafistes.

Durant la conférence de presse du mardi 12 juin, les ministres des Droits de l’homme, de la Culture et des Affaires religieuses, étaient tous unanimes au sujet de la thèse de l’atteinte au sacré, sans qu’aucun d’entre eux ne prenne la peine de nous expliquer en quoi elle consistait. Pire, ils ont appuyé leurs dires sur des photos de tableaux dont un n’était même pas en Tunisie, mais au Sénégal ! Le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, supposé défendre la position des artistes, a été le premier à les accuser, en se permettant de donner sa vision de l’art «: il ne doit pas être révolutionnaire, mais tout simplement beau». Il est allé même jusqu’à annoncer la fermeture de l’espace El Abdelliya où se tenait l’exposition et a assuré que le ministère portera plainte contre l’association organisatrice de l’évènement.

«Il nous a lâché !», s’est indignée fortement la comédienne Jalila Baccar, qui est allée jusqu’a lui demander de démissionner, lorsqu’il l’a reçue, avec d’autres artistes, le lendemain de ses déclarations.

Les artistes réunis à l’occasion de la conférence de presse organisée vendredi 15 juin par le Syndicat des arts plastiques, ont exprimé leur profonde déception quant à la position du ministre, mais aussi leur colère contre l’Etat qui n’assure pas leur sécurité et qui les livre aux fanatiques. «Nous les dérangeons car nous défendons un projet de société moderniste qu’ils veulent casser, c’est pour cela qu’ils désirent nous éliminer», affirme la comédienne Raja Ben Ammar.

Durant cette même conférence, le Secrétaire du syndicat, Omar Ghedamsi a bien montré les tableaux, objets de la polémique, en expliquant qu’il n’existe aucune atteinte au sacré mais qu’il y a par contre «une atteinte à la liberté de création et de culte».

 

Un discours de manipulation

Il est donc clair qu’il y a eu une grande manipulation au niveau du discours employé par les ministres d’Ennahdha, lesquels ont voulu à tout prix inculper les artistes. Ils n’ont pas manqué, en passant, de régler leurs comptes avec leurs opposants, en divisant la société entre «salafistes de droite» et «salafistes de gauche» (alias les modernistes) pour se positionner au milieu comme représentants de la modération et de la norme tunisienne. «C’est une reproduction de l’ancienne analyse de Ben Ali», souligne Mohamed Kilani, ils se sont donnés rendezvous  général du Parti socialiste de gauche «Ennahdha veut éviter de poser le vrai problème, c’est-à-dire le danger qui guette les libertés publiques et individuelles, par justement les islamistes de gauche (Ennahdha)  et ceux de droite (les salafistes)».

De cette crise qui a failli faire entrer le pays dans une spirale de violence sans fin, le gouvernement en est sorti amoindri, car il a encore donné la preuve de sa mauvaise gestion de la situation, mais aussi de son incapacité à faire respecter la souveraineté de l’Etat.

Heureusement que le ministère de l’Intérieur s’est rattrapé, en interdisant les manifestations des salafistes prévues pour le vendredi 15, suite à l’appel à la guerre sainte d’un de leur chef, «Abou Ayoub».

Mais le constat alarmant est là : désormais, il faut compter avec la menace salafiste permanente.

 

Hanène Zbiss

 

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