Raison d’État contre Droits de l’homme

Voilà des mois que l’affaire Baghdadi Mahmoudi ne cesse de faire polémique. Extradé ce dimanche 24 juin en  catimini après neuf mois de procédure, l’homme est à présent entre les mains des autorités libyennes. Depuis, les associations et les ONG de défense des droits humains ne décolèrent pas et dénoncent le bradage des valeurs et des principes universels sur l’autel de la Realpolitik et des intérêts. Eclairage

 

Il a été finalement extradé ! Premier ministre jusqu’aux derniers jours du régime Kadhafi, Mahmoudi Baghdadi, 67 ans, avait été arrêté par les autorités tunisiennes le 21 septembre dernier alors qu’il cherchait à gagner l’Algérie. Incarcéré, jugé puis condamné pour franchissement illégal de la frontière, l’homme est aussitôt réclamé par Tripoli. La justice tunisienne répond favorablement à la demande, au terme d’une longue et laborieuse procédure. Le décret ne sera jamais signé par le président par intérim Fouad Mebazaa.

 L’affaire empoisonnée et minée est donc directement transmise au gouvernement issu des urnes.

 

Une extradition digne d’un film hollywoodien

Voilà des semaines que des rumeurs circulent. La décision prise par le gouvernement, l’extradition semblait plus que jamais imminente… ce qui n’a pas empêché la consternation. Le timing comme la méthode ont suscité la controverse. Principal avocat de l’intéressé, Me Mabrouk Kouchid, ne décolère pas : «je l’ai appris vers 12 h 30 par un coup de téléphone. C’était une personne de l’AFP qui m’annonçait son extradition (NDLR Baghdadi Mahmoudi), une information qu’elle a eue de sources sûres. L’agence me demande confirmation. Près de quinze minutes plus tard, je reçois un autre appel de l’Associated Press. Je contacte alors sa famille établie à Londres et en Suisse. Personne n’est au courant. Puis un appel de la Libye me confirme l’information : Baghdadi Mahmoudi est à Tripoli où il est arrivé tôt le matin». Confus, l’avocat appelle la présidence pour avoir des explications… qui lui explique «n’être au courant de rien». La nouvelle est «officiellement» confirmée vers 16 h. Me Kourchid n’est pas seul. Il en est de même pour la plupart des militants engagés sur le dossier. Tous apprennent l’extradition sur les réseaux sociaux ou par les médias. Indignés ? Certainement. Surpris ? Pas le moins du monde ! Depuis des semaines, l’extradition se préparait au vu et au de tout le monde. Consulté, le tribunal administratif a même donné son aval : quant à l’avis et à la signature du président Moncef Marzouki ils ne sont pas requis. Dans les coulisses, les avocats ne pouvaient plus rendre visite à leur client. Il a été vu la dernière fois par le président de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, Me Abdessatar Ben Moussa. Il était «affaibli» et «déprimé». Dimanche 24 juin, Baghdadi Mahmoudi a été sorti de prison vers 5 h puis transféré par hélicoptère à Sfax. Sur place, l’attendait un avion libyen. Telle est la version, à ce jour non démentie par le gouvernement. Ce dernier s’est contenté d’un communiqué lacunaire publié dimanche en milieu d’après-midi, selon lequel «le citoyen Al-Baghdadi Al-Mahmoudi a été livré dimanche 24 juin au gouvernement libyen».

 

Colère et indignation

«Véritable rapt», «pratiques de voyous» ou encore «crime d’Etat»… Les avocats tunisiens et français de Baghdadi Mahmoudi  multiplient depuis les conférences de presse et les déclarations pour exprimer leur consternation et leur préoccupation. «Ce gouvernement parle de démocratie, de libertés et de droits de l’Homme, mais dans la pratique, ils n’ont de cesse que de les violer», a estimé Me Marcel Ceccaldi. Et de l’avis de nombreux experts et militants de défense des droits humains, leurs craintes sont fondées. «L’extradition de Mahmoudi le met en danger d’être soumis à la torture, jugé dans le cadre d’un procès inique et même victime d’une exécution extrajudiciaire» a souligné Amnesty International dans un communiqué. L’organisation n’hésite pas à employer l’expression d’«exécution extrajudiciaire». Amnesty International, comme la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) ou la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) l’affirment. Il ne s’agit pas de discuter de la culpabilité de l’ancien Premier ministre. Car, faut-il le rappeler, Mahmoudi Baghdadi devra répondre de sa responsabilité dans de nombreux crimes commis sous le régime de Kadhafi. Il est notamment accusé par les autorités libyennes de «détournement de fonds publics», d’«outrage à des fonctionnaires», de «menace armée visant des agents des forces de sécurité» et d’«incitation au viol». Il encourt pour cela la peine de mort. Théoriquement, le gouvernement tunisien doit obtenir et a obtenu des garanties. En effet, l’article 3 de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ratifiée par la Tunisie en 1987 dispose qu’ «aucun Etat partie n’expulsera, ne refoulera, ni n’extradera une personne vers un autre Etat où il y a des motifs sérieux de croire qu’elle risque d’être soumise à la torture». Une commission multi composite qui s’est rendue récemment à Tripoli a conclu que «les conditions d’un procès équitable étaient réunies». L’affirmation extraite du communiqué publié par le gouvernement ne laisse pas indifférent. «Si la situation était stable, les rebelles de Misrata auraient remis Seif El Islam Kadhafi  aux autorités, rétorque Zouheir Makhlouf, le secrétaire général de la section tunisienne d’Amnesty international.» Avant de s’interroger : «Que peut constater une commission qui reste deux jours sur le terrain, sans rencontrer les parties internationales ? Il est déjà difficile d’évaluer, en une semaine, la situation en Tunisie qui est un pays stable, que dire alors de la Libye ?». L’organisation ne compte d’ailleurs pas se limiter au communiqué. Elle envisage de «porter l’affaire devant les Nations Unies». «Le gouvernement a perdu son capital respect dans le monde. Il apparaît comme un Etat qui ne respecte pas les Droits de l’Homme et les conventions internationales. Et cela doit être dénoncé», a-t-il estimé.

 

«Une question de temps»

Les autorités libyennes, de leur côté, tentent de faire taire les suspicions. Depuis son arrivée à Tripoli, Mahmoud Baghdadi est «détenu dans une prison contrôlée et supervisée par le ministère de la Justice libyen», a déclaré le Premier ministre libyen Abdel Rahim al-Kib. «L’accusé sera bien traité, en conformité avec les enseignements de notre religion et les normes internationales en matière de droits de l’Homme», a-t-il assuré. Les appels au calme ne convainquent pas. Déjà, Me Ceccaldi a déclaré à l’AFP que son client a été «l’objet de violences dimanche à son arrivée en Libye et qu’il a été hospitalisé vers 18 h, victime d’une hémorragie». Le site français Médiapart a fourni davantage de précisions… «Les violences auraient été exercées durant un interrogatoire par le gouverneur militaire de Tripoli, Abdelhakim Belhadj», a-t-il indiqué. Dans tous les cas, une certitude suscite le pessimisme. L’homme n’a pas été vu par ses avocats ou ses proches depuis son extradition. «Sa famille et ses proches qui sont en Libye ne sont pas parvenus à le voir, nous confie Me Kourchid. Dans le même temps nous sommes dans l’impossibilité d’assurer sa défense à Tripoli ; les avocats qui ont voulu défendre Kadhafi sont aujourd’hui emprisonnés. Je suis sûr qu’il va mourir. Ce n’est qu’une question de temps. Je suis en contact avec cet homme depuis 8 mois. Je reste convaincu qu’il a été demandé non pas pour être jugé, mais tué, car il sait trop de choses». Avant de conclure désemparé : «La Tunisie l’a condamné à mort. Elle est complice dans ce meurtre. Cette affaire ne se limite pas à la personne de Mahmoud Baghdadi. L’impact se fera sentir pendant des années sur les relations entre la Libye et la Tunisie». 

 

Azza Turki

 

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