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Publié le 24/05/2012
Visite au palais présidentiel de Carthage











Visite au palais présidentiel de Carthage: Un vent de changement a soufflé…
Depuis l’arrivée de son nouvel hôte, le palais présidentiel de Carthage semble avoir changé d’ambiance. Côté décor, pas grand-chose de changé, à part deux ou trois tableaux de l’époque Ben Ali remplacés par d’autres, mais il y a un air de liberté qui a soufflé dans l’espace.


Prenant la route de Carthage en laissant à gauche l’hôtel Amilcar de l’UGTT et le restaurant l’Amphitrite, on arrive à un petit chemin qui est normalement interdit d’accès au public. Exceptionnellement, il a été ouvert pour nous, groupe de journalistes, afin de faire une visite au pavillon officiel du palais présidentiel de Carthage. Une chance qui ne s’offre pas tous les jours !

On traverse la barrière en prenant un petit chemin marin, sous un soleil de printemps qui se reflète sur la surface de la mer azurée et limpide.

Bourguiba reprend sa place…
On arrive à l’entrée. Après le contrôle d’usage, on accède à un petit jardin, orné de statues romaines, au fond duquel, se trouve un salon où il n’est pas permis d’aller. A droite, une allée qui mène à deux grandes cours, dont la fameuse «Cour d’honneur» où se déroulent les grandes cérémonies, comme la fête de la Police ou la fête de l’Armée. Les murs sont décorés par des faïences de style arabesque, au milieu se trouve l’entrée du palais. Quand on y accède, on arrive dans une salle, au milieu de laquelle est installée  une grande table en marbre italien, sur laquelle ont été signés, à la fois, le Traité du Bardo en 1881 et la Déclaration de l’Indépendance de la Tunisie, le 20 mars 1956. 
Sur les murs de la pièce, à gauche, l’œil du visiteur s’attarde sur un gigantesque portrait de Bourguiba, installé récemment. Il a été retrouvé parmi les centaines d’objets laissés par le Combattant suprême et que Ben Ali avait jeté dans un débarras. Ce patrimoine inestimable a été révélé suite à l’arrivée de Marzouki. Il fera l’objet d’une revalorisation.
Alors que le portrait de Bourguiba apparait dans cette salle, celui de Ben Ali a été remplacé par un tapis iranien et celui de son fils a été remplacé par la Déclaration de la République. Un vent de changement semble avoir soufflé sur cet endroit. Mais il n’a pas touché le personnel qui a été maintenu dans son intégralité, comme nous le confirme Salah Baâzizi, employé au Palais depuis 27 ans. Il a vu défiler les trois Présidents ayant occupé les lieux, et surtout leurs épouses (à l’exception de Marzouki). Baâzizi le jardinier, garde de très bons souvenirs de Wassila Bouguiba qui traitait bien les employés, contrairement à Leila Ben Ali.
Après la salle d’entrée, on arrive à un long couloir, pavé de tapis rouges, appelé «La Galerie des Beys». Cette appellation est justifiée par l’existence sur les deux parois de portraits des beys de Tunis, semblable à la  «Galerie des glaces» du Château de Versailles. Le couloir mène vers un salon auquel on accède par des petits escaliers. On imagine déjà l’épouse du Président déchu,  installée sur un canapé luxueux  avec sa famille, ou recevant ses amies, en leur servant du thé ou du café dans une vaisselle de grande valeur, avec une vue imprenable sur la mer !
A l’entrée du salon, une porte conduit vers la fameuse salle où se tenait le Conseil des ministres. Au Centre, se trouve une grande table ovale. Des deux côtés de la pièce, il y a des petites sculptures des grandes figures ayant marqué l’histoire de la Tunisie : Saint Augustin, Ibn Khaldoun, Hannibal et Jugurtha. Un cinquième buste est placé en haut du mur d’en face : celui de Bourguiba. On nous informe que du temps de Ben Ali, il était couvert d’un tissu.
Le Conseil ministériel restreint se tient, par contre, dans la bibliothèque de Bourguiba. Une salle un peu plus étroite, où les livres occupent des étagères qui s’étendent tout au long des murs, des encyclopédies, des ouvrages de  droit, de philosophie, de sociologie, d’histoire, centre d’intérêt du Combattant Suprême. Rien n’a été touché dans cette pièce. Aucun livre n’a n’a été déplacé. Les employés nous racontent que la fille de Bourguiba était étonnée, quand elle a visité cette salle, après l’investiture de Marzouki, de trouver que tout était à sa place. Elle a même retrouvé ses propres livres. Visiblement, Ben Ali et sa famille n’étaient pas spécialement fans de lecture ! Nous l’avons déjà compris quand on a vu à la télé, sa fausse bibliothèque, derrière laquelle il dissimulait des liasses de billets de banque. En voilà une autre occasion pour le vérifier !

Un théâtre au cœur du palais !
Et Bourguiba n’arrête pas de nous surprendre par son amour de la culture. En témoigne ce théâtre qu’il s’est fait construire à l’intérieur du palais de Carthage, qui a été édifié de 1960 à 1969 par l’architecte israélite, Olivier Cacoub. Un théâtre à l’italienne qui est un bijou architectural, d’une capacité de 120 places avec des loges. Wissem Tlili, l’attaché culturel du palais, explique que Bourguiba assistait, dans ce lieu,  à des représentations théâtrales, à des spectacles et même à des projections de film. «C’était un vrai cinéphile !», affirme-t-il. D’ailleurs, derrière le théâtre, dans la salle technique, il y a un appareil de projection 35 mm et 16 mm et du matériel, qui selon Wissem Tlili, n’existe dans aucune salle de cinéma en Tunisie. «Nous sommes en train de réparer ce matériel, afin de le remettre en fonction. Notre objectif est de redonner à ce théâtre son éclat passé, surtout qu’il n’a été utilisé que trois fois durant le règne de Ben Ali. On voudrait le consacrer à des spectacles qui seront donnés aux visiteurs du Palais».
De l’autre côté de la scène, se trouve une petite salle aménagée récemment pour abriter une partie du patrimoine retrouvé de Bourguiba. On y voit de grands portraits lui appartenant et ceux de certains présidents étrangers qui l’inspiraient comme Senghor ou Atatürk. Il y a aussi des meubles, des cadeaux, que lui ont offert ses amis présidents, des médailles, des photos, des objets privés…La pièce donne accès à une autre qui contient encore des affaires de Bourguiba, mais aussi de son épouse Wassila, qui figure dans bon nombre de portraits, parfois seule, et parfois, avec son mari et leur fille adoptive. On y trouve, en outre, des sculptures et des bibelots que le premier Président de la Tunisie, aurait ramenés de ses nombreux voyages …

Réhabiliter le patrimoine Bourguibien
En sortant de cette chambre, on arrive à un long couloir. Sur ses parois, s’étalent des vitrines renfermant des centaines d’albums-photos de Bourguiba. Selon Ismahane Youssifi, historienne travaillant actuellement au service culturel du palais, «Bourguiba archivait en images, chaque visite qu’il faisait à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Tous ces albums feraient partie de la grande photothèque que nous sommes en train de préparer, en plus de la vidéothèque comportant les enregistrements de ses discours et des débats à l’Assemblée constituante de 1959. Notre objectif est de numériser toutes ces archives et de les mettre à la disposition du grand public».
Cette action s’inscrit dans un projet de mise en valeur du patrimoine de Bourguiba, qui sera muté au Palais de Skanès, lequel deviendra un musée. Il est prévu aussi d’organiser régulièrement des expositions itinérantes dans tout le pays.
En se rappelant comment ce patrimoine a été découvert,  Mme Mahjoub, la gouvernante du palais, est encore très émue. Pour elle, c’était comme une réhabilitation du Fondateur de la Tunisie moderne, bien qu’elle ne l’ait pas connu personnellement, puisqu’elle était arrivée en 2002 à Carthage, avant d’être mutée quelques mois après au Palais de Sidi Bou Said. De cette période, elle ne veut rien raconter, tenue par le secret professionnel. Une chose est sûre : elle travaille aujourd’hui avec  moins de stress. Ses relations avec le nouveau propriétaire des lieux sont bonnes. Elle n’a pas eu beaucoup de changement dans ses tâches, mais elle voit défiler chaque semaine, un nouveau type d’invités : ce sont les enfants des écoles qui viennent de tout le territoire visiter le palais présidentiel, avec beaucoup de curiosité et d’émotion.  

La Garde présidentielle : «l’Armée n’a jamais mis les pieds à Carthage !»
Moins de stress est ressenti aussi par la Garde présidentielle. Hédi Gharbi qui travaille à Carthage, depuis 20 ans, se rappelle des années de braises quand, ses collègues et lui étaient constamment sujets à des humiliations de la part de Leila Ben Ali et de sa famille. Il nous donne les preuves de leur arrogance et de leur appétit sans fin pour mettre la main sur le pays. «Ces gens-là étaient des arrivistes et ils le sont restés, même en devenant riches». Il nous montre une villa sur la colline, en face de l’entrée du palais. Elle appartenait à Sakhr El Matri, le gendre de Ben Ali. Ce dernier a voulu construire un ascenseur pour rejoindre la plage. Pour cela, il a perforé la colline en sens vertical. Aujourd’hui, les traces des dégâts sont encore visibles, bien que le projet n’ait pas abouti.
En discutant avec quelques membres de la Garde présidentielle, on a réalisé qu’ils en veulent beaucoup aux médias qui, selon eux, ont montré une mauvaise image au grand public.
Ils nous informent qu’ils n’ont jamais quitté le palais à la suite de la fuite de Ben Ali et qu’ils y sont restés cantonnés pendant trois semaines. Les voisins, qui les connaissent, leur apportaient à manger, pendant que les «délinquants» et les «bandits», des amis de longue date, gardaient leurs maisons et leurs familles.
Cependant, ils ne nient pas avoir passé des moments difficiles, puisque certains d’entre eux ont été arrêtés et séquestrés pour quelques jours à la prison de l’Aouina. D’autres, ont dû suivre un traitement psychologique. Pendant les quelques semaines suivant la Révolution, ils ont même été rejoints par des policiers licenciés.
Les gardes nous révèlent un secret : «Aucun militaire n’a jamais mis les pieds ici pendant cette période-là. Ce palais est un poste de souveraineté et c’était notre responsabilité exclusive de le protéger. Personne n’avait le droit de le faire, mis à part nous-mêmes».
Et les uniformes militaires que nous avons vus à la télé alors ? 
«C’était du pur camouflage de notre part ! Nous portions nous-mêmes ces tenues !». D’ailleurs, lors de cette visite au palais de Carthage, on a pu constater, de visu, que l’un d’eux portait un uniforme militaire mais qui n’en était pas un, comme il nous l’a expliqué lui-même.
Au-delà de tout ce qui s’est passé, ils n’ont qu’un souhait aujourd’hui : tourner la page.
Ils espèrent que les médias les épargnent un peu, surtout avec l’ouverture de tous les dossiers des abus pendant et après la Révolution.
Pour eux, le policier ne fait que son travail, en appliquant les instructions. La responsabilité incombe donc à leurs supérieurs .
Nous quittons les lieux par la même route marine. Du côté de la mer, des équipes de la chaîne de télévision Attounisiya sont en train de filmer des scènes de reconstitution des faits ayant eu lieu pendant la Révolution. Pour cela, il leur fallait une autorisation spéciale et un matériel militaire qu’elles ont pu obtenir facilement. De loin, les Gardes de la présidence les regardent avec beaucoup de curiosité.
«Contempler la mer environnante était impensable pour nous, du temps de Ben Ali. Aujourd’hui, c’est possible», conclut l’un d’eux.

Hanène Zbiss
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