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Publié le 05/07/2012
Stéphane Hessel: La Tunisie n’est pas tentée par l’islamisation















Toute présentation de Stéphane Hessel ne peut être qu’incomplète, hasardeuse. Résistant, oui peut-être, résistant… ce mot peut lui rendre justice.



Résistant d’hier, il a été compagnon du Général de Gaulle qu’il a rejoint à Londres en 1941. C’est d’ailleurs en 1944, quand il revient en France pour une mission, qu’il est arrêté. Déporté au sinistre camp de Buchenwald, il n’échappe à la peine de mort par pendaison que grâce à une usurpation d’identité organisée par la résistance interne du camp.

Résistant d’aujourd’hui, farouche défenseur des Droits de l’homme et des peuples, il soutient la juste lutte du peuple palestinien en appelant au boycott des produits israéliens.

Pour ses détracteurs israéliens, il a «joint sa voix à celle des pires anti-juifs». Peu importe pour ceux-là qu’il soit lui-même d’origine juive, bien que sa famille se soit convertie au luthéranisme.

Il s’engage également aux côtés des immigrés et des sans-papiers. «Immigré moi-même, le sort des travailleurs immigrés ne pouvait que m’intéresser», précise-t-il dans ses Mémoires parus en 1997, Danse avec le siècle.

C’est sur les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ainsi que sur celles du Conseil national de la Résistance, qu’il va fonder ses présents engagements en faveur d’une «véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières».

À 93 ans, son livre “Indignez-vous !”, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires et traduit dans plus de 35 pays vient redonner une jeunesse à son engagement… de toujours.

Il a été également prétexte à cet entretien.

Le succès de votre livre Indignez-vous ! est intéressant en lui-même. C’est-à-dire qu’il est devenu un objet d’interrogation, je dirais même un phénomène de société. Quelle est d’abord l’histoire de cet ouvrage ?
Oui, commençons par dire que c’est avec des camarades de la Résistance en France et notamment Raymond Aubrac qui vient malheureusement de nous quitter, que je me suis trouvé au plateau des Glières pour haranguer une foule considérable intéressée par le message de la Résistance.

Parmi eux se trouvait l’éditrice d’Indigène éditions, de Montpellier, qui a trouvé intéressant de reprendre ce que j’ai dit pour en faire un petit livre que nous avons appelé Indignez-vous ! Ce petit livre indique que des valeurs importantes, des valeurs fondamentales de la démocratie, telles qu’elles figurent dans le programme du Conseil national de la Résistance, ne sont plus soutenues comme elles devraient l’être par les gouvernements démocratiques d’aujourd’hui.

 C’est à la suite de cela que ce petit livre a eu un succès éditorial incroyable. Plus de 2 millions d’exemplaires, mais surtout la traduction dans plus de 35 pays et, en tout premier lieu, dans les différentes langues espagnoles, le Catalan, le Castillan, le Valencien, le Basque et d’autres encore, et donc, la traduction en espagnol a été largement répandue.

 Or, quelques mois après, le printemps arabe et les Tunisiens, en particulier, ont réussi à chasser Ben Ali, et à le faire en brandissant, de temps en temps, la traduction en arabe de mon petit livre Indignez-vous ! C’est dire que le succès de ce petit livre est allé bien au-delà de ce dont je pouvais rêver.

Habituellement, l’indignation, le discours de dénonciation des puissants plaisent aussi bien aux dominés qu’aux dominants. Puisqu’aux premiers, il offre une illusion de puissance et aux seconds, ils donnent bonne conscience.

Mais cela ne change rien à la réalité de la domination ; au contraire parfois, ce discours la conforte. Mais votre livre a trouvé rapidement une traduction politique et est devenu subversif. Alors, comment analyser ce succès ? D’ailleurs vous-même avez parlé de «triomphe excessif». Au-delà du succès du livre, comment expliquez-vous que des gens, un peu partout dans le monde, ont repris ce mot d’«indigné» pour marquer leur refus de la fatalité et signifier une prise de conscience collective ?

Je crois que c’est justement ce qu’il y a d’intéressant dans l’aventure que je viens de vivre. On aurait pu craindre que ce message «Indignez-vous !» suscite simplement des protestations, des contestations, mais rien de constructif. Il se trouve, à mon grand plaisir, que ceux qui se sont référés à ce livre pour manifester leur mécontentement de la situation dans laquelle leurs sociétés se trouvent, l’ont fait avec l’idée qu’il y a quelque chose à faire, qu’il y a un engagement qui est nécessaire pour que l’on puisse transformer nos sociétés. Ce qui s’est passé à New York sous le nom de « Occupy Wall Street ! » ou à Londres avec « Occupy the London Stock Exchange ! », ce qui s’est passé dans d’autres pays comme l’Allemagne autour de la notion de « Empört und Engagiert euch/Indignez-vous et engagez-vous !», tout cela a donné à des gens, à des jeunes et des moins jeunes, une occasion de constater que leurs protestations peuvent avoir un effet bénéfique, et c’est là que je retrouve la satisfaction d’avoir envoyé dans le monde un message, un message très simple, un message très court : «Ne vous laissez pas dérouter par les difficultés que vous rencontrez, vous avez une possibilité d’être des citoyennes et des citoyens porteurs de responsabilités nouvelles.»

En évoquant la Révolution tunisienne, vous avez déclaré qu’au-delà des changements qu’elle va induire en Tunisie et dans le Monde arabe, elle va transformer les relations entre les peuples. De quelle manière ?
Je pense que c’est cette notion de peuple qui est un peu le fondement. Nous vivons dans des sociétés qui sont dirigées par des gouvernements, les gouvernements eux-mêmes sont sous la coupe des forces économiques et financières qui les empêchent souvent de faire ce qu’ils voudraient faire et les peuples, c’est-à-dire les citoyens eux-mêmes, doivent pouvoir manifester leur volonté de changement avec suffisamment de confiance en eux-mêmes pour que la pression sur les gouvernements leur permette de se dégager de l’excessive oppression des forces économiques et financières. Vous voyez, c’est tout un cheminement. Et quand un peuple comme le peuple tunisien fait la démonstration que c’est lui qui prend en mains ses destinées ce n’est pas facile… Ce n’est pas encore accompli complètement, mais c’est en cours, avec une prise de responsabilité des jeunes Tunisiens, citoyens et citoyennes, qui peut les raccorder à des citoyens et citoyennes libyens, égyptiens, peut-être demain dans d’autres régions du monde musulman, mais aussi avec les sociétés européennes qui elles-mêmes sont en mouvement.

En Europe, les révolutions ont généralement conduit à lever les hypothèques religieuses sur la libération et l’émancipation des sociétés. Or, dans les différents contextes arabes, les élections organisées suite aux révolutions ont conduit à l’émergence de majorités islamistes, aussi bien en Egypte qu’en Tunisie. Comment expliquez-vous cette réalité qui peut paraître paradoxale ?
Effectivement, les sociétés musulmanes, les sociétés majoritairement musulmanes trouvent dans leur renouvellement, dans leur changement, une base assez ferme dans la religion. Mais il faut noter qu’en aucun cas, ce ne sont que des islamistes au sens violent du terme. Bien au contraire, la reprise de l’Islam comme religion fondamentale d’un pays comme la Tunisie s’accompagne de la volonté très claire, exprimée au cours de ces manifestations du printemps arabe, celle de rester fidèle aux grands principes démocratiques qui, en ce qui concerne la Tunisie, étaient déjà présents et ne vont pas disparaître. C’est donc une évolution de l’Islam dans le sens d’un Islam démocratique et non d’un Islam terroriste.

Mais sur le plan des libertés, si le plafond de ces libertés est défini d’avance par la sacralité, c’est-à-dire, si l’on dit qu’on peut exercer une liberté individuelle ou des libertés collectives, mais à condition de ne pas franchir le seuil du sacré, de ne pas froisser la religion, ceci peut conduire à des évolutions liberticides…
Voilà, c’est ce danger dont il faut être conscient. Il est très présent en Egypte. Il est bien présent en Libye. Est-ce qu’il est aussi présent en Tunisie ? J’ai le sentiment que la société tunisienne n’est heureusement pas tentée par une islamisation qui irait jusqu’à la négation des libertés fondamentales. Il y a là un équilibre à trouver. C’est toujours difficile, je ne peux pas vous garantir que ce qui sera accompli aura toujours mon plein soutien, mais mon espoir est que ceux qui se sont manifestés courageusement dans les premiers moments de la révolte, resteront fidèles aux grands principes fondamentaux de la démocratie, à l’égalité des hommes et des femmes, à tout ce qui est quelquefois mis en question par l’Islam et que la tradition moderne de la Tunisie doit tenir à distance.
Je pense que quand on s’indigne et quand on regarde la façon dont les sociétés modernes sont constituées et les difficultés qu’elles rencontrent pour faire la paix entre elles, on s’aperçoit que nous avons tous besoin d’un certain nombre de valeurs fondamentales qui sont les valeurs des Droits de l’homme. Et ces valeurs-là, lorsqu’elles prennent corps dans les jeunesses de tous nos pays, peuvent jouer le rôle dont nous avons tous besoin, comme un ciment, un ciment commun pour faire fonctionner les sociétés à l’avantage de leurs citoyens. C’est la grande aspiration du monde d’aujourd’hui et elle se situe naturellement pour chacun dans le cadre de son pays, de sa nation, de son peuple. Et elle se situe aussi sur le plan de la coexistence des grandes civilisations, et, par exemple, de la nécessité pour les sociétés musulmanes de trouver un accord avec les sociétés modernes d’autres civilisations, d’Europe, d’Asie, d’Amérique et que là, il y a quelque chose qui réunit dans un esprit de non-violence, c’est très important l’avenir en commun sur cette planète où les 8 milliards que nous sommes doivent se comporter d’une façon compatible avec la survie de notre planète.

Vous avez évoqué le combat par des moyens pacifiques, mais admettons que les moyens de l’indignation doivent passer par la violence, l’accepteriez-vous ?
Si la violence est le seul moyen d’éviter la lâcheté, alors mieux vaut la violence que la lâcheté. Un certain nombre de grands exemples nous montrent qu’avec une action non-violente, on peut obtenir des succès plus considérables qu’avec la violence. Je pense naturellement à Madame Aung San Suu Kyi (femme politique birmane, figure de l’opposition non-violente, NDLR), je pense à Mikhaïl Gorbatchev, à Nelson Mandela ; ces exemples sont là pour nous dire que par la non-violence, on peut faire progresser la liberté et la justice mieux qu’avec une violence qui suscite, à ce moment-là, une contre violence quelques fois beaucoup plus forte.

L’un de vos motifs d’indignation, c’est le sort qui est fait au peuple palestinien. Mais les méthodes de résistance de ce peuple sont peut-être inadaptées puisqu’ils n’ont pas débouché sur un résultat concret jusqu’à maintenant. Est-ce que la voie de la non-violence n’est pas la solution que les Palestiniens devraient suivre pour exprimer leurs droits légitimes à l’émancipation ?
Oui, tout à fait. Les Palestiniens ont toutes les bonnes raisons pour que leurs contestations, leurs protestations soient non-violentes, car dès qu’ils commencent à user de moyens, d’ailleurs ridiculement faibles par rapport aux moyens très violents utilisés par Israël, eh bien, leurs petites roquettes suscitent des violences beaucoup plus graves à leur encontre. Il est donc évident que la non-violence, d’ailleurs largement appliquée par la plupart des Palestiniens, est la bonne méthode, et non pas des moyens d’exaspération qui n’ont comme effet que de susciter en retour des massacres.

S’il vous était donné aujourd’hui de réécrire la Déclaration universelle des Droits de l’homme, qu’auriez-vous rajouté ? Le droit à la dignité par exemple ?
Le droit à la dignité y figure dès l’article 1er qui dit en toutes lettres: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits», donc le mot «dignité» est précisément celui que nous avons repris dans notre petit texte à partir de la Déclaration universelle. Si je devais être associé à une nouvelle rédaction de cette Déclaration, je n’en changerais aucun mot, car tout est exactement valable, mais j’ajouterais une autre déclaration qui serait celle de la protection nécessaire de notre planète, des relations entre l’homme et la nature qui, elles, ne figurent pas dans la Déclaration universelle. A cette époque, en 1945-48, on ne savait pas encore combien notre planète était en danger du fait de sa surexploitation par les humains.

Mais peut-être que le mouvement de dignité aujourd’hui devient central dans les mouvements sociaux. Avant, on revendiquait la liberté et le mot «dignité» n’était pas mis en avant. Il devient central, justement dans la Révolution tunisienne, c’est vraiment le mot central qui résume, en quelque sorte, toutes les revendications.
Oui, vous avez raison. On peut utiliser ce terme précieux de la dignité mais, pour en voir tous les détails, tout ce que la dignité comporte de droits, de droits civils, de droits politiques, de droits économiques, culturels, sociaux, il faut retourner à la Déclaration universelle qui comporte une explication plus détaillée de ce qu’il y a derrière le mot «dignité».

Je pense que quand on s’indigne et quand on regarde la façon dont les sociétés modernes sont constituées et les difficultés qu’elles rencontrent pour faire la paix entre elles, on s’aperçoit que nous avons tous besoin d’un certain nombre de valeurs fondamentales qui sont les valeurs des Droits de l’homme.

Hassan Arfaoui avec la collaboration de Christel Crouzet
1 commentaires
les forces obscures vs la dignité et la liberté
l'étranger |07-07-2012 21:57
stéphane hessel , il en faut beaucoup comme lui pour éveiller la conscience collective des humains aujourd'hui en berne
la haine conduit les esprits
l'argent domine le monde
l'intérêt prime la morale
le fanatisme l'emporte sur la tolérance
la racisme accompagne la violence
l'antisémitisme se réinstalle
la corruption devient une règle
la justice est injuste , elle a affabli le droit
bref la misère humaine est incommensurable tout s'effiloche et se désagrège
un constat triste et pessimiste me diriez vous ? oui alors que faire? indignez vous.
Sommes nous libres de nos pensées pour nous indigner, les esprits sont mainipulés et soumis à la pression de forces obscures.
j'ai eu un rêve ,le peuple de tunisie l'a réalisé et il a appelé la dignité et la liberté mais il a peur que son rêve ne se transforme en cauchemar et que la dignité ne soit qu'une valeur marchande entre les mains des ennemis de la liberté .
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