CULTURE
Publié le 28/06/2012
Note de lecture











Saul Alinsky, Être radical Manuel pragmatique pour radicaux réalistes: Du génie de la résistance pacifique


Deux mois avant sa mort, en 1972, S. Alinsky concluait ainsi un entretien :

«S’il y a une vie outre-tombe et je n’ai rien à dire sur le sujet, je voudrais sans réserve aller en enfer… L’enfer serait un paradis pour moi. Toute ma vie j’ai été avec les fauchés... Une fois en enfer, je commencerai à organiser les pauvres.»
 Alinsky reste peu connu en dehors du monde anglo-saxon.

Ce personnage à l’air de petit comptable, avec ses vestons bon marché, a été un stratège de talent habile à convaincre ou faire plier les politiques, l’église catholique, les gens d’affaires et les vrais truands.

Né à Chicago en 1909 dans une famille de Russes immigrés, il grandit dans un bidonville. U. Sinclair dans La Jungle a peint les conditions de vie atroces dans ces quartiers crasseux, autour des abattoirs, où les hommes ne se différencient des animaux que par le nombre de pattes.

La Grande dépression de 1929 l’oblige à renoncer à l’archéologie et lui offre l’opportunité d’affirmer ses talents d’organisateur en rejoignant J. Lewis pour constituer le CIO, le principal syndicat ouvrier des États-Unis.


Cependant, sa vision du politique s’accommode mal des appareils et des doctrines. Elle réclame l’action de terrain. Afin d’améliorer le quotidien des habitants du taudis le plus misérable de Chicago, il fonde, en 1940, le Back of the Yard Neighborhood Council (BYNC).

 Back of the Yards était peuplé de chômeurs, de malades et d’ouvriers sous-payés qui vivaient dans des baraques malfamées, avec juste assez de nourriture et de vêtements pour ne pas crever. C’était le royaume de la haine.

BYNC s’affirme comme une organisation communautaire indifférente aux couleurs et aux religions. C’est une coalition de voisins de nécessité.

En s’appuyant sur l’église locale à qui il prédit qu’à ne veiller que sur la pureté des âmes, lesdites âmes vont finir par s’inscrire au parti communiste, Alinsky met en place une série d’actions de plus en plus corrosives : manifestations aux domiciles des propriétaires d’immeubles insalubres, dépôts d’ordures devant les services d’hygiène, lâchers de rats pendant les conseils municipaux, occupation continuelle des toilettes publiques...

La pression devient telle que les loyers sont réduits et les services municipaux réorganisés. Le schéma tactique d’Alinsky consiste à réchauffer un problème jusqu’à ce que plus personne ne puisse s’assoir dessus.

Tous les moyens lui sont bons, sauf la violence. La dérision suffit souvent pour obtenir gain de cause. Dans une opération contre Kodak, Alinsky envisage de s’attaquer à son joyau culturel, l’orchestre philharmonique de Rochester. Son plan : acheter cent places pour un concert et les distribuer à des noirs qui auraient ingurgité des haricots en grande quantité quelques heures avant de s’y rendre. Les seules bombes qu’ils lancent sont malsonnantes et puantes.

La campagne du Back of the Yard était suivie par le pays entier. Roosevelt proposa à Alinsky une mission d’organisateur des jeunes Démocrates. Il refusa : le secret du BYNC c’est que les gens ne doivent pas se battre pour quelqu’un d’autre, mais appliquer leur propre programme.

Pendant près de trente ans, Saul Alinsky sillonne les États-Unis pour aider des dizaines de nouvelles associations à se constituer. L’annonce de son arrivée suffit parfois à résoudre un conflit, d’autres fois aussi il est emprisonné par précaution.

Chaque fois, Alinsky veut mettre au pied du mur le rêve américain et prouver que le mécontentement est le ferment de la démocratie.

Être radical, publié pour la première fois aux USA en 1971, a été rédigé dans un climat explosif. Alinsky regarde sans illusions l’effervescence contestataire des Black Panthers ou des campus universitaires. Il entend donner les clés d’une transformation sociale constructive.

Son jugement est sévère pour le non-conformisme : «C’est un miracle que les jeunes ne veuillent pas réinventer la roue sous prétexte qu’elle nous a été léguée par une société bourgeoise et décadente».  Pour S. Alinsky, la première règle est de prendre les hommes tels qu’ils sont.

 Il sait que les démunis seront moins protestataires dès qu’ils seront moins démunis et qu’ils ne le seront plus du tout dès qu’ils seront nantis.

 À de rares exceptions près, les choses justes sont faites pour de mauvaises raisons. L’arène de la réalité est perverse et sanglante.

Sans prophète et avant-garde, il appuie un changement où les catégories sociales défavorisées s’occupent de leurs propres affaires. 

Le radical Alinsky n’a pas de compassion pour les rêveurs. Ni de considération pour les radicaux de papier dont les actions tièdes pour adoucir les duretés de l’existence sont une perte de temps.

Aux yeux des néoconservateurs, S. Alinsky n’était qu’une sorte de psychopathe haineux dont l’ombre maléfique menace encore les valeurs fondamentales du pays. N. Gingrish, chef de file de la convention républicaine, déclarait : «Je crois en la Constitution... Obama croit en Saul Alinsky et la bureaucratie socialiste laïque européenne».

N. Chomsky est probablement plus proche du vrai quand il retrouve l’esprit d’Alinsky dans le mouvement Occupy Wall Street.


Alinsky aurait pu s’accorder avec le radicalisme du philosophe Alain pour qui le respect des lois se nourrit de l’irrespect des puissants. Mais à condition de privilégier les travaux pratiques.

Lui qui prétendait n’avoir aucune philosophie, était amusé d’avoir obtenu une mauvaise note en rédigeant à la place d’un étudiant un devoir sur les motivations de Saul Alinsky !

* trad. de l’anglais par Odile Hellier et Jean Gouriou, Éd. Aden, 2012, 278 pages.

Robert Santo-Martino
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