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Publié le 31/05/2012
Interview du chroniqueur politique français, Bernard Guetta : «L’islamisme est confronté à l’épreuve du pouvoir et il ne s’en sortira pas en imposant une dictature»

Chroniqueur en politique internationale à «France Inter», «Libération», et  «La Republica», Bernard Guetta offre une rétrospective de plus de deux années de chroniques et d’articles dans son livre «L’An I des révolutions arabes». De l’Iran au Pakistan avec la Tunisie et l’Egypte en première ligne, il livre un regard à distance des grands bouleversements de l’année 2011.


Vous commencez votre livre en parlant de l’Iran et de la Turquie. Après une année de révolutions, vous semblez plutôt voir l’issue dans le modèle turc. Que pensez-vous de la situation tunisienne où les mouvements salafistes voulant imposer un califat s’affirment dans le paysage politique ?
Je n’ai jamais dit que tout se passerait sur un chemin de roses. Il y a des moments très inquiétants en Tunisie, ce qui s’est passé dans le nord du pays, tout comme dans les locaux de la  Télévision, Al Hiwar Ettounssi, ce week-end en est la preuve. Là où je suis relativement confiant, c’est que la Tunisie a été, au cours des siècles, beaucoup trop ouverte au monde pour se refermer. L’empreinte des années Bourguiba est très forte et plusieurs droits des femmes sont acquis. Ennahdha, comme tous les partis islamistes, est dans une phase d’interrogation car les seuls islamistes ayant réussi en prenant le pouvoir, ce sont les islamistes turcs. Ils savent qu’ils seront jugés sur leurs actes. Est-ce que le tourisme redémarre ou  pas ? Est-ce que le chômage baisse ou pas ? Ils sont confrontés assez durement à l’épreuve du pouvoir. Ma dernière raison d’être optimiste repose sur le fait que la Tunisie est loin d’être au point où était l’Iran au moment de la chute du Shah. Je ne crois pas qu’elle sera dans cette situation car le parti Ennahdha doit rassurer les investisseurs, qu’ils soient Tunisiens ou étrangers. Pour toutes ces raisons-là, ils seront obligés de composer. Il y a en effet l’impunité des salafistes mais en même temps un recul spectaculaire sur la modification de l’article 1 de la Constitution. Selon moi, Ennahdha n’arrive pas à prendre un réel contrôle de l’appareil de l’Etat, il marque des points mais sans plus.

Mais de quels investisseurs parlez-vous ? Car certains, comme les Qataris continuent de s’implanter dans le pays, et ne semblent pas être effrayés par la tournure que prennent les évènements.
Le Qatar n’a pas vocation à ce qu’une théocratie s’instaure en Tunisie, le projet de Qatar, c’est d’appuyer des partis traditionnalistes et libéraux en Tunisie, afin que l’ordre social auquel cette monarchie est attachée, soit préservé. C’est contraire à leurs intérêts que la Tunisie vogue vers une expérience à l’iranienne. Et puis, il  ne faut pas se focaliser uniquement sur la France comme investisseur, il est nécessaire de rassurer aussi les autres pays ! Je pense qu’il faut savoir que le projet politique du Qatar n’est définitivement pas l’instauration d’une théocratie.

Le scénario algérien a souvent été évoqué aussi après la révolution, qu’en pensez-vous au regard de l’actualité où certains groupes d’individus agissent en toute impunité dans le pays ? Sans parler de théocratie, la Tunisie ne serait-elle pas sur la voie de normalisation sur les pays voisins (Libye par exemple)?
La normalisation ne serait pas souhaitable sachant que la Tunisie fait quelque peu exception dans le Monde arabe. Après, je n’exclue pas certains reculs. Mais dans quels domaines ? Dans celui des libertés publiques, je ne vois pas une évolution pire que ce que la Tunisie connaissait sous Ben Ali. Dans le domaine des mœurs, qui est au centre du débat, l’imposition de la religion présente un risque surtout en matière de droits des femmes. Mais  selon moi, il s’agit surtout d’une bataille permanente impulsée par la société civile. Si l’on exclue une évolution à l’iranienne, à ce moment là, il existe une marche considérable pour le rapport de force politique. On voit aussi la force syndicale qui s’impose de plus en plus. Je ne crois pas à un scénario comparable à celui de l’Algérie dans les années 90. Ni Ennahdha ni les salafistes ne sont prêts à une telle violence. Mais, il est nécessaire que l’Etat prenne en main la situation.

Vous parlez beaucoup de la jeunesse iranienne et tunisienne et du rôle qu’elle peut jouer dans la révolution et comme force de pression, pourtant elle est assez absente du champ politique en Tunisie, comment l’expliquez-vous ?
Je citerai l’exemple de la jeunesse tunisienne et des résultats récents des élections étudiantes qui montrent qu’elle reste une force de pression. Il faut comprendre que nous avons affaire à des jeunes de vingt ans, ils ne peuvent pas être encore une force décisionnelle. Ils ne sont pas forcément dans la vie active et n’ont pas de vraies responsabilités. Seulement, ils sont tellement majoritaires en Tunisie et dans d’autres pays arabes qu’ils définiront le pays de demain, lorsqu’ils en auront les capacités. Cette jeunesse n’est pas forcément uniformément moderniste, mais aspire à beaucoup plus de justice sociale, y compris les jeunes islamistes. Elle souhaite aussi plus de libertés. Et même si les jeunes tunisiens n’ont pas tous un ordinateur, ils vivent dans une ouverture sur le monde à travers internet.  Internet, c’est quoi ? Une absence de hiérarchie, une page blanche sur laquelle chacun peut écrire et un appel à l’affirmation de l’individu. Rien de tout cela ne va vraiment dans le sens d’une dictature, fut-elle religieuse.

Vous comparez souvent l’Egypte et la Tunisie, quelle issue peut-on espérer pour l’Egypte ? Un sondage récent estimait par exemple, que 61 % des Egyptiens préféraient un régime type saoudien contre 17 % pour le modèle turc.
Nous venons aussi d’assister à un autre sondage en temps réel pour l’Egypte lors du premier tour de la présidentielle. Les Frères musulmans sont passés de 47% à environ 27 % d’électeurs, en quelques mois, ils ont vu disparaître la moitié de leurs électeurs. Il y a eu aussi une candidature sortie des rangs des Frères musulmans, assez ouverte et dissidente qui montre une évolution. La résurgence spectaculaire de la gauche nassérienne, qui est tout à fait laïque est aussi intéressante. Parmi ceux qui s’opposent aux Frères musulmans, il y a aussi des anciens du régime donc cela pose problème. Cependant, si vous additionnez les voix de ceux qui ne les soutiennent pas, vous obtenez une majorité écrasante contre ces derniers. Il se peut que tout cela mène malgré tout à une élection en leur faveur, mais nous avons quand même, avec ce premier tour, une photographie de l’état politique de la société égyptienne qui n’est pas du tout tragique.

Pensez-vous encore que le modèle turc dont vous parlez beaucoup dans votre livre, est possible dans les pays du printemps arabe?
Je pense que les Frères musulmans tout comme Ennahdha sont dans une phase d’évolution. Ils se cherchent encore et doivent se réinventer. Est-ce que cette réinvention sera menée à terme, je ne sais pas. Si elle est menée à terme, ce sera quelque chose qui ressemblera à l’évolution des islamistes turcs, sinon, je pense, qu’ils échoueront. Et les islamistes en sont conscients.

Vous parlez d’une résurgence de la gauche aux élections pour l’Egypte, en Tunisie, vous avez été un des premiers à parler de l’échec de la gauche aux élections dans un article intitulé, «l’impardonnable faute des laïcs tunisiens». Quel est votre regard à présent, est-ce que la gauche s’est unifiée et reconstruite depuis le scrutin d’octobre?
 Il y a eu des efforts considérables dans l’opposition tunisienne pour dépasser des clivages, mais c’est un peu comme les islamistes, c’est un processus qui n’est pas abouti. Certains efforts de coalition ont été couronnés de succès. Mais il faut reconnaître que l’opposition non-islamiste recouvre diverses tendances et c’est assez difficile d’unifier autant de courants opposés. C’est comme si vous vouliez regrouper en France les trotskistes, les socialistes et les communistes. S’il y a deux grandes compositions d’opposition, ce ne serait pas si tragique je pense. Pour l’Egypte, c’est plus complexe qu’en Tunisie car il y a le pouvoir considérable qu’a gardé l’armée. Celle tunisienne a un atout, a priori, elle n’est pas partante pour un putsch. En Egypte, si vous vous résolvez à voter au deuxième tour pour barrer la voie aux Frères musulman, vous optez pour l’armée, donc c’est un choix assez cornélien.

Pensez-vous encore que l’islamisme est soluble dans la démocratie comme vous l’avez déclaré dans une de vos chroniques en septembre 2011?
Oui, tout à fait. L’islamisme est confronté à l’épreuve du pouvoir et aucune force politique ne s’en sort aujourd’hui, en voulant imposer une dictature. Je ne pense pas qu’ils en ont les moyens, après, cela peut toujours changer. On voit bien qu’en Syrie, le peuple depuis, plus de 15 mois, ne recule pas. Il faut faire attention à ce que l’on entend par la notion d’islamisme. Tant de choses sont regroupées sous ce terme et je ne suis pas sûr qu’il soit toujours bien compris. La situation n’est pas figée, soit l’usure du pouvoir aura raison d’Ennahdha ce qui rendra les prochaines élections d’autant plus intéressantes, soit au contraire, ils s’en sortiront. Mais si les partis dits «modernistes»  avaient gagné les élections, je ne pense pas qu’ils auraient été meilleurs dans une période aussi trouble. Y’aurait-il moins de chômage ? Moins de mécontentement ? Je n’en suis pas si sûr.

Quel est votre bilan, un après ces chroniques ? On voit bien qu’au fil des évènements, vous corrigez certaines d’entre elles. Votre point de vue a-t-il changé ? Peut-on encore parler de «printemps arabe» ?
Ce que je trouve intéressant c’est que l’une des conséquences du printemps arabe est le retour au nationalisme. Du panarabisme nous sommes passés à un certain panislamisme mais qui s’accompagne d’un slogan purement nationaliste : «je veux reconstruire mon pays». Par exemple, j’étais en Algérie récemment et beaucoup vous disent, « je ne suis ni Arabe ni Kabyle, je suis Algérien et je m’occupe de mon pays». C’est une évolution importante car elle pousse à s’unir pour la reconstruction du pays.


Le Qatar n’a pas vocation à ce qu’une théocratie s’instaure en Tunisie, le projet de Qatar, c’est d’appuyer des partis traditionnalistes et libéraux en Tunisie, afin que l’ordre social auquel cette monarchie est attachée, soit préservé.

Mais si les partis dits «modernistes»  avaient gagné les élections, je ne pense pas qu’ils auraient été meilleurs dans une période aussi trouble. Y’aurait-il moins de chômage ? Moins de mécontentement ? Je n’en suis pas si sûr.

Lilia Blaise
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