Entretien avec Tahar Belkhodja, ex-ministre de l’Intérieur sous Bourguiba (2ème partie): «Le nom de Bourguiba n’est pas un fonds de commerce politique»
Dans cette deuxième partie, Tahar Belkhodja revient sur la situation économique en Tunisie, les rapports entre UGTT et gouvernement et les implications des résultats des élections en Algérie sur la région.
Il n’oublie pas de faire un clin d’œil au projet de justice transitionnelle qui voudrait remettre en cause un passé de 50 ans. M. Belkhodja estime qu’il y a derrière, un grand amalgame et met en garde contre l’intention de diviser le pays, alors qu’il a le plus besoin de réconciliation nationale.
Que pensez-vous des résultats des élections en Algérie et leurs implications sur les enjeux géopolitiques dans la région ?
La défaite des islamistes était la grande surprise. Il n’y a eu aucun pays qui a eu le courage de dire que les élections étaient plus au moins transparentes. Tout le monde a félicité les Algériens. Les Américains ont même dit que «l’Algérie sera le phare de la démocratie dans la région».
Nous savons très bien que l’Algérie n’était pas très ouverte vis-à-vis de nos révolutions. Elle voyait ce qui s’est passé en Tunisie d’un certain œil et elle ne voulait pas en être contaminée. C’est une position très normale de sa part. Quand la révolution en Libye a commencé, la situation est devenue encore plus dangereuse pour elle. D’après ce que disent les Libyens et ce qu’on écrivait dans les journaux, les Algériens ont aidé le régime libyen au début à se défendre. Au fond, l’Algérie n’appréciait pas beaucoup ces révolutions et elle pense même qu’elles sont éphémères. Je pense que dans l’intérêt de la démocratie, on n’a pas à avoir des politiques dominantes, c’est-à-dire un engouement islamique dans toute la région.
En Tunisie, on ne peut pas se placer pour ou contre le choix des Algériens, mais nous restons sur la défensive. Il faut faire en sorte que notre Révolution ne soit pas entachée et qu’il n’y ait pas d’intrusion dans notre démarche politique. Je ne pense pas que les Algériens veulent nuire à la Révolution tunisienne, mais ils redoutent qu’elle ne les contamine. C’est un jeu très subtil qui va s’installer.
Il y a eu dernièrement un déclassement de la Tunisie par l’agence Standard and Poor’s, et la situation économique du pays inquiète nos partenaires étrangers, comment voyez-vous tout cela ?
Nous avons des problèmes à deux niveaux : la bonne gouvernance du pays et le crédit de confiance à l’étranger.
Nous n’avons pas réussi à faire démarrer l’investissement puisque on n’a pas su donner confiance aux investisseurs tunisiens. C’est insensé d’avoir 460 entrepreneurs tunisiens interdits de voyage ! Qu’ils reprennent normalement leurs activités et si on prouve leur implication dans des affaires de malversations, ils en rendront compte. Il ne s’agit pas non plus de les discréditer en public, sinon ils n’investiront plus.
A mon avis, ceux d’entre eux qui sont corrompus n’étaient pas nombreux. La grande corruption se limitait à un milieu familial bien précis. Les autres ont profité de quelques bribes.
Il est nécessaire aussi d’assurer la sécurité du pays et de créer un climat de confiance. Le gouvernent est appelé à éviter les décisions insensées comme les compensations pour des anciens prisonniers d’une valeur de 750 MDT ou l’augmentation du salaire des députés.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que nous sommes dans un régime transitoire. Ce n’est pas la peine donc, de vouloir programmer des actions à long terme. Beji Caid Essebbsi l’a fait et on le lui a reproché après. Maintenant, le gouvernement actuel refait la même erreur et dit vouloir mettre en place une politique de planification de dix ans. Normalement, il est là pour instaurer une certaine stabilité dans le pays.
Il doit aussi rétablir la confiance extérieure en convainquant nos partenaires que le pays n’est pas en train de dériver et de leur dire la vérité sur ce qui se passe.
Dans les relations entre Etats, il y a des rapports de bonne foi. S’il y a quelque chose qui ne marche pas, il faut le dire et si on promet des choses, il faut tenir parole. Les Occidentaux sont en train de douter de notre démarche et cela est très grave. Il est fondamental d’inspirer confiance à nos partenaires pour qu’ils puissent parier avec nous sur l’avenir. L’idéal en ce moment, c’est que la décision allemande de convertir les dettes en investissement, soit généralisée.
Faut-il, selon vous, parier sur le soutien qatari et saoudien ?
Nous devons parier sur tous les soutiens. Je crois que les Tunisiens sont assez nationalistes et forts pour ne pas se laisser phagocyter par quiconque. Ceux qui veulent nous vendre seront immédiatement dénoncés et punis.
Il faut diversifier nos ressources d’investissement, tout en restant vigilants. Mais il est nécessaire, avant tout, d’installer la sécurité intérieure et de faire face aux dérives.
Comment voyez-vous les relations actuellement entre UGTT et gouvernement ?
Depuis l’Indépendance et même avant, les relations entre pouvoir et UGTT étaient régies par deux scénarii : il s’agit de cohabiter ou de s’affronter. Avec Bourguiba, il y avait une alliance, mais toujours avec des hauts et des bas. Les leaders syndicaux étaient toujours des nationalistes.
Nous avons eu des problèmes quand nous avons voulu les affronter et nous avons cru en la force du parti, mais finalement l’UGTT était la plus puissante. La confrontation était donc inévitable. Avec Ben Ali, c’était le jeu du chat et de la souris, avec une certaine oppression et persécution. Il a cherché à manipuler la Centrale syndicale. Néanmoins, on a bien vu que le moment voulu, les syndicalistes ont pris partie pour la population et ont encadré la Révolution. Maintenant, nous savons que l’UGTT est la structure la plus valable dans le pays.
Le gouvernement ne peut avoir qu’une politique de réconciliation avec elle. Il faut l’associer à tous les problèmes de la nation. Et c’est bien que le gouvernement actuel est en train d’aller dans ce sens. Depuis toujours, l’UGTT est un organe politico-économique. Il n’existe pas un seul syndicat au monde qui ne soit pas politisé. Toutefois, il n’acceptera jamais d’entrer dans le gouvernement. Car c’est un complément du pouvoir et les syndicalistes le savent bien.
Il n’y a pas le risque que le gouvernement islamiste réussisse à apprivoiser l’UGTT comme l’a fait Ben Ali avant la Révolution ?
Non, il ne pourra pas, car Ben Ali avait le pays en main policièrement, ce n’est pas le cas pour les islamistes. Ils peuvent utiliser les salafistes, les milices, mais ils n’iront pas jusqu’à tuer. Ben Ali était capable de le faire.
Que pensez-vous des tentatives des «Destouriens», que certains appellent les «Rcdistes», à vouloir revenir sur la scène politique et se présenter aux prochaines élections ?
Il y a un amalgame entre «Destouriens» et «Rcdistes». Ces derniers n’ont rien à avoir avec le parti «Destour» qu’ils n’ont pas connu. Utiliser aujourd’hui ce nom ainsi que celui de Bourguiba n’est pas très honnête. Est-ce que les méthodes bourguibiennes sont applicables actuellement ? Peut-on rétablir le parti unique ou le paternalisme ? C’est fini. Que reste-t-il du Combattant Suprême ?
Certes, il faut préserver les acquis qu’il a instaurés, mais on ne peut pas en faire un programme politique ! Les Tunisiens aujourd’hui ont besoin de résoudre leurs problèmes. Et d’ailleurs, ceux qui se sont présentés sous la bannière de Bourguiba aux dernières élections, ont été laminés.
Il n’y a qu’Al Moubadara qui a eu deux sièges à la Constituante. La petite fille de Bourguiba n’a pas réussi aux élections à Monastir, ni le fils de Mohamed Sayeh d’ailleurs, qui s’est présenté à Moknine. Le nom de Bourguiba n’est pas un fonds de commerce politique.
Ont-ils des chances de revenir malgré tout à la scène politique ?
Non, ils ne pourront plus revenir au pouvoir, du moins immédiatement. Mais il ne faut pas, non plus, jouer la politique de l’exclusion, comme le suggèrent certains ministres qui demandent l’interdiction des «Rcdistes» de la vie politique pendant cinq ans. C’est compréhensible qu’on applique cela aux gens qui ont fait partie des gouvernements de Ben Ali et du bureau politique du RCD mais pas à tous.
En ce qui concerne la justice transitionnelle, que pensez-vous des appels incessants de l’étendre à plus des 23 ans de Ben Ali, pour couvrir 50 ans ? N’avez-vous pas peur d’être entrainé dans ce processus ?
Je considère que les responsables politiques du temps de Bourguiba, dont je fais partie, étaient des hommes politiques qui avaient la charge de gérer le pays sur le plan sécuritaire et autre. Nous n’étions ni dans les caves, ni avec les policiers qui faisaient de la torture.
Cela veut dire que vous n’étiez pas au courant de ce qui se passait ?
Si moi j’étais au courant, cela signifie que tous les membres du gouvernement en entier devaient aussi l’être. Mais, qui avait pris position contre cela à l’époque ? Personne ! On entendait qu’il y avait des abus, mais ce sont des pratiques disperses, faites par certains policiers. Néanmoins, on ne peut pas mettre en cause des ministres de l’Intérieur comme Mestiri, Béji ou moi-même.
Mais vous avez quand même une responsabilité politique…
Je l’ai reconnue et je me suis excusé en disant : quelles que soient les conditions, je suis responsable politiquement et moralement pour les petits dépassements qui ont eu lieu. J’assume, mais cela ne veut pas dire que j’ai ordonné moi-même les actes de torture et de répressions.
Aujourd’hui on veut appliquer la justice transitionnelle à tout le monde. Mais il faut faire la différence entre la période Bourguiba et la période Ben Ali. Et si les islamistes veulent utiliser le passé pour faire valoir l’oppression dont ils ont été objet, je leur dirais que leur problème a commencé essentiellement depuis 85 avec Ben Ali quant il était ministère de l’Intérieur, au temps de Bourguiba. Ils n’ont pas eu le même traitement sous le règne des deux Présidents.
A mon avis, actuellement, nous devons jouer plus la carte de la réconciliation que de demander des comptes. Bien sûr, il faut l’exiger de ceux qui ont commis des malversations flagrantes, attestées par les archives et non seulement par les témoignages. Pour le reste, il faut savoir tourner la page.
C’est très grave de jouer la discorde avec cette justice transitionnelle. Nous avons besoin de réconciliation nationale.
Hanène Zbiss