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Publié le 07/06/2012
Entretien avec Tahar Belkhodja, ex ministre de l’intérieur de Bourguiba (1ère partie)







Entretien avec Tahar Belkhodja, ex ministre de l’intérieur de Bourguiba (1ère partie) : « Nous vivons dans un état de révolte permanente »

En fin observateur de la scène politique Tahar Belkhodja, ex-ministre de l’Intérieur du temps de Bourguiba, s’alarme de la situation économique, politique, sociale et sécuritaire du pays. Pour lui, le gouvernement, incapable de trouver des solutions,  est en train de pousser la situation au pourrissement et l’opposition est coupée de la population et ne s’intéresse qu’aux calculs électoraux. Résultat : plus de divisions au sein de la nation et une population au bord de désespoir, à laquelle il ne faut pas trop reprocher les actes de colère. Voici la première partie d’un long entretien avec T. Belkhodja.

Comment voyez-vous la situation sécuritaire en Tunisie actuellement ?
Il existe un déphasage énorme entre ce qui se dit et ce qui se fait. Nous avons vu l’éclosion de mouvances que nous n’avons jamais connues auparavant et qui prennent de l’ampleur comme les salafistes. Il y a des dérives qui ne sont pas sanctionnées par la loi. Certes, Il ne s’agit pas d’agir comme l’a fait Ben Ali en instaurant un régime policier, mais de faire respecter les législations.


A mon avis, le grand problème actuellement c’est le pourrissement, ce qui risque de se retourner contre ceux-là même qui l’ont provoqué.

 Le gouvernement intervient la plupart du temps quand la situation devient pourrie, alors qu’il faudrait attaquer les problèmes dès le début. Il y a une certaine déliquescence dans le pays qu’il faut savoir colmater. J’estime que le pouvoir en place a tous les moyens d’assurer la sécurité. Il a suffisamment de policiers, surtout qu’on vient d’en recruter plus de 6000 dernièrement. Les hommes sont là, mais il existe un problème d’organisation.

 On ne peut pas accepter que des points névralgiques du pays soient attaqués. La première mission de la police dans n’importe quel pays est de sauvegarder les institutions (politiques, gouvernementales, économiques…). Je ne peux pas comprendre, par exemple,  que celui qui a enlevé le drapeau tunisien soit condamné à six mois de prison avec sursis ! Les valeurs de la République doivent être respectées. Rappelez-vous quand l’hymne national français a été sifflé dans le stade, Chirac a quitté les lieux et a mis en place un arsenal de lois rigoureuses à appliquer.


Par ailleurs, il est nécessaire de séparer, au sein du ministère de l’Intérieur, qui est une structure énorme, la gestion de la police et celle des collectivités locales. On peut penser éventuellement d’en faire un ministère spécialement pour les forces de l’ordre. 
Le pays est aujourd’hui en effervescence et c’est compréhensible, puisque les gens ne croient plus à rien, car on leur a menti sur plusieurs choses. Et le gouvernement n’apporte pas de solutions à leurs problèmes.

D’où la multiplication des sit-in, des manifestations et des autres formes  de protestation. Il faut comprendre que la population frustrée, a été en plus, livrée à elle-même, en l’absence de tout encadrement politique. Ce rôle qui était, au temps de Ben Ali, joué par le parti dominant, est quasi inexistant aujourd’hui. Il n’y a pas de communication entre le système politique et la population. On ne peut pas donc reprocher à cette dernière  d’exprimer sa colère. Actuellement, nous vivons dans un état de révolte permanente, ce qui peut amener à une contre révolution.

Peut-on mettre l’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes  sur le compte de l’inexpérience ?
Non, ce n’est pas de l’inexpérience. Le problème réside dans la gestion des structures de l’Etat et l’application du régime républicain ainsi que la séparation des pouvoirs.  Il est nécessaire que les fonctionnaires et les hauts responsables soient au service de l’Etat. Toutes ces nominations partisanes faites par Ennahdha, ne sont pas valables.  On ne peut pas nommer des gouverneurs et des ambassadeurs sur la base de leur allégeance.

Vous n’avez pas l’impression que l’actuel gouvernement est en train d’installer le même système que Ben Ali ?
Je dirai que le parti dominant n’est pas à l’aise  et qu’il a peur.

 Certes, il veut accaparer le pouvoir, mais je ne pense pas qu’il veut réintroduire les méthodes de Ben Ali. Je pense qu’avoir des gens valables dans les structures de l’Etat qui résolvent les problèmes, vaut mieux que d’avoir des partisans incompétents.

Faute de rigueur, de vision politique et d’organisation structurelle, on est arrivé à cette situation aujourd’hui. Il faut mettre en place des structures valables qui persistent quel que soit le gouvernement au pouvoir.
Il est aussi nécessaire, qu’au lieu de se perdre dans les questions marginales, les surenchères politiques et la cacophonie, de s’attaquer aux grands problèmes du pays. Sinon, nous allons arriver à un stade où la population va perdre complètement espoir. Et si demain, les élections vont se faire, tous ces partis, aussi bien ceux au pouvoir que de l’opposition vont être laminés. On aura un haut taux d’abstention et le peu de gens qui vont voter, le feront en faveur des extrêmes.  Il faut réagir maintenant. Nous avons fait l’erreur dès le début, d’avoir partagé la scène politique entre gouvernement et opposition. Or, nous aurons pu asseoir une sorte de concordance nationale, en associant les partis politiques, l’UGTT et la société civile,  pour mener à bon port la transition.

Et qu’est-ce qui empêcherait cela ?
Les gens au gouvernement n’ont pas assez de confiance en eux-mêmes et ont peur de perdre le pouvoir. L’opposition pour sa part,  craint de perdre sa crédibilité.

 Et la population ne croit plus les deux. En témoigne, cette grande volonté de quitter le pays. D’ailleurs, le nombre des demandeurs d’asile s’est multiplié par dix depuis le 14 janvier. Nous avons vu que, juste après la Révolution, des gens partaient pour l’Italie.  Actuellement, la majorité de notre main d’œuvre est en train d’aller vers la Libye, sans parler de notre jeunesse qui se dirige vers la Syrie pour participer aux combats. Le pays est en train de se vider de ses forces vives, de ses cadres et de ses jeunes.


L’autre problème, est que la Tunisie est devenue une pépinière d’anciens militants d’Al Qaida, plus que l’Algérie et le Maroc. Peut-on accepter cela ? Comment ces gens-là agissent-ils dans l’impunité ? Comment laisser venir les « douâts » (prêcheurs) extrémistes ? Pourquoi ne pas amener les cheikhs tunisiens de la Mosquée Zitouna pour prôner un Islam à la tunisienne ! Je pense que nous sommes en train de jouer avec le feu et les premières victimes seront les gens qui laissent faire tout
 cela. Il y a une volonté politique à ce que la situation arrive à cet état là.

Quelles relations, selon vous, existent-elles entre  le gouvernement islamiste et les salafistes ?
Les relations existent mais elles sont occultes. Les islamistes ont dit que les salafistes sont leurs frères dans la religion et ne cessent de réclamer la nécessite de discuter avec eux. Bien sûr qu’il faut le faire ! Toutefois, il est nécessaire aussi de les empêcher de contaminer le reste de la population. Ce sont des âmes perdues plus au moins, ayant subi un lavage de cerveau. Il faut les accepter, ne pas les opprimer mais exiger d’eux qu’ils agissent dans la loi. Reste qu’une partie de nos jeunes est sensible à leurs discours extrémistes. Face à un vide culturel et intellectuel, on ne peut pas trop leur reprocher leur comportement, surtout que l’opposition ne leur présente pas d’alternative. Cette dernière est en train de se quereller pour le leadership,  de faire du clientélisme et d’attendre les élections.

Peut-on s’attendre à une confrontation armée entre le gouvernement et les groupuscules jihadistes ?
Je pense que personne ne voudrait aller dans le sens de ce scénario. Pourtant, le risque existe réellement. Les évènements de Bir Ali Ben Khalifa, ayant un rapport avec ceux  de Soliman et avec Al Qaida du Maghreb, ont montré qu’il existe des armes stockées  pour le jour J. Par ailleurs, nous avons près de nous, la Libye où il y a une prolifération des armes et un trafic énorme. Du coup, La Tunisie est devenue une poudrière. Et cela est très grave !
A mon avis, un problème pareil ne peut pas être résolu uniquement à l’échelle  de la Police, de la Garde nationale et de l’Armée. Il faut impliquer la population pour qu’elle prenne conscience de la gravité de la chose. Cela nécessite une certaine transparence et une concertation avec les forces vives de la société. Il faut responsabiliser tous les Tunisiens. La sauvegarde de l’intégrité territoriale du pays est un problème national !

N’est-il pas nécessaire aussi d’avoir une stratégie régionale ?
Tout à fait ! Tous les pays du Maghreb sont confrontés au même problème du terrorisme. Au temps de Ben Ali, il y avait déjà une collaboration très poussée pour faire face à ce phénomène, en collaboration avec les Américains. Il est nécessaire de travailler en collaboration avec les autres, tout en gardant bien sûr sa souveraineté nationale. Il faut savoir qu’il n’y a pas de service sécuritaire au monde qui n’a pas de relations avec d’autres services de la même nature.

C’est  fondamental d’échanger des informations. J’estime qu’il faudrait mettre en place en Tunisie, un conseil de sécurité,  lequel réunit les services de police, la Garde nationale, l’Armée et tous les acteurs concernés par la situation du pays.

Que pensez-vous de l’initiative de Béji Caïd Essebsi qui va créer la semaine prochaine son propre parti ?
La démarche de Béji est en elle-même valable. Face au pouvoir établi, il est normal qu’il y ait des tentatives pour créer un équilibre politique.

Mais si cette initiative ne va s’occuper que d’assurer l’alternative dans les prochaines élections, cela n’augure rien de bon.

Car il s’agit de trouver des solutions pour les problèmes profonds du pays et non de faire des calculs électoraux. Il ne faut pas laisser pourrir la situation actuelle  pour  montrer l’incapacité du gouvernement et venir dire finalement que nous sommes les sauveurs de la patrie ! A mon avis, cette initiative n’ira pas très loin car elle va créer encore des dissensions dans le pays. En ce moment, on a besoin  de sérénité, de concorde et de s’associer les uns aux autres.

Etant donné la gravité de la situation dans le pays, il faut que tout le monde  se partage les responsabilités.


Le pays est aujourd’hui en effervescence et c’est compréhensible puisque les gens ne croient plus  à rien, car on leur a menti sur plusieurs choses.

Dans la deuxième partie, nous évoquerons :
- Les relations entre gouvernement et UGTT
- Les défis économiques
- L’implication des élections en Algérie sur la Tunisie et la région en général
- La justice transitionnelle

Hanène Zbiss
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