Entretien avec Abdeljalil Temimi : Directeur de la Fondation Temimi: “Bourguiba a tué l’histoire”
A la tête de sa fondation depuis 1985 consacrée à la recherche scientifique età l’information, le professeur émérite Abdeljelil Temimi, révèle un travail entamé depuis des années : préserver la mémoire nationale et l’histoire du pays. Depuis la Révolution, restaurer un passé oublié est devenu sa priorité.
Votre fondation existe depuis l’ancien régime, comment avez-vous travaillé au temps de Ben Ali ? Quels changements depuis la Révolution ?
Depuis des années, nous avons organisé des séminaires sur la mémoire nationale et nous avons accumulé ainsi une base de données. Nous détenons à ce jour plus de 1200 heures d’enregistrements audiovisuels et des centaines d’ouvrages sur les différents congrès qui constituent des archives inestimables pour la mémoire du temps présent. Nous avons aussi tenu sept congrès sur Bourguiba ce qui nous a valu quelques anicroches avec le ministère de l’Intérieur à l’époque car nous invitions la plupart des opposants. Parfois nous n’avions que dix personnes lors d’un congrès car beaucoup craignaient d’être repérés, qu’on leur enlève leur plaque d’immatriculation par exemple.
Le centre de recherche de 5200 m2 ouvert à Zaghouan a été fermé en 2003 sans aucune explication et nous avons mis du temps à le rouvrir. C’est mon fils qui a pris la relève. Après la Révolution, il y a eu un véritable changement, nous avons organisé un colloque le 18 janvier 2011 au cours duquel j’ai invité tous les leaders politiques aussi bien Nejib Chebbi que Rached Ghannouchi. Cela a donné un ouvrage de mille pages de réflexion sur le processus révolutionnaire, intitulé l’Observatoire de la Révolution tunisienne. La spécificité de la fondation repose sur sa neutralité car nous tenons toujours à écouter des points de vue différents, elle est une référence pour sa ligne académique.
Aujourd’hui, nous sommes encore sollicités, notamment sur le sujet de la torture car plusieurs de victimes veulent témoigner et s’exprimer. La torture, c’est un peu la face cachée de Bourguiba, il a voulu tunisifier l’Administration et a apporté de nombreux acquis au pays mais beaucoup ont oublié le revers de la médaille. Il n’acceptait aucune indépendance de l’esprit ou de la politique. Il a éliminé systématiquement toute personne qui s’opposait à lui comme les yousséfistes ou les “Perspectivistes”.
L’atout de la fondation est de pouvoir aussi parler de cette sombre période de l’ère Bourguiba. Je pense qu’aujourd’hui, la fondation doit être un espace de confiance avec un rôle avant-gardiste afin de construire une base historique pour la mémoire nationale.
Justement, depuis la Révolution le travail de mémoire à travers l’appropriation de notre histoire nationale fait partie de la quête identitaire, comment travaillez-vous sur cette question ?
Nous organisons depuis quelques semaines des séminaires dont les thèmes concernent la mémoire nationale.
Pour moi, il y a encore beaucoup de matières à livrer aux historiens car la moitié des ouvrages parus depuis la Révolution sont truffés de non-dits et d’ailleurs je me méfie des ouvrages rédigés par des hommes politiques; il reste encore à d’éclairer beaucoup de zones sombres de l’histoire sous Bourguiba. Les Tunisiens sont assoiffés de connaître la vérité mais ils ne savent pas comment se l’approprier. Parmi les fondements d’une Tunisie nouvelle, il faut réconcilier les Tunisiens avec la lecture. Nous avons d’un côté une intelligentsia francophone qui lit le français et de l’autre, tout un pan des Tunisiens qui lit plutôt l’arabe. Nous devons écrire d’avantage en arabe et redonner une certaine valeur à l’ouvrage papier. Il faut aussi une autre élite qui doit tirer les leçons de la Révolution et ne pas rester centrée sur elle-même ou travailler dans l’ombre. L’élite tunisienne doit croire au Maghreb et à la maghrébinisation de la recherche scientifique et s’ouvrir d’avantage.
Le fruit de vos recherches et de vos colloques semble pourtant réservé à une certaine élite de chercheurs et d’universitaires, la vulgarisation n’est-elle pas nécessaire pour rendre accessible au plus grand nombre ce travail sur la mémoire nationale ?
L’objectif est avant tout d’envoyer un message aux Tunisiens. La Tunisie est grande et riche dans son histoire, dotée de grands leaders qui ont défendu ce pays.
Le problème, c’est que les Tunisiens ne lisent pas assez et connaissent peu, par exemple l’histoire du processus de modernisation, entamé au début du siècle. En quelques jours de règne, Bourguiba a tué cette histoire. Nous avons de grands penseurs, des zitouniens comme Mohamed Salah Ben Mrad et autres qui ont écrit l’histoire du pays mais il y a aussi toute l’influence turque et les échanges avec l’empire Ottoman sur lequel j’ai écrit. En arrivant au pouvoir, Bourguiba a effacé une partie de cette Tunisie multi-culturelle.
Pour ce qui est de la vulgarisation, le mieux serait actuellement, la voie du média télévisuel pour rendre accessible à tous, ces colloques. Nous avons même discuté avec Kamel Laâbidi pour créer une chaîne consacrée à la mémoire nationale. D’après moi, c’est une affaire d’Etat. Si l’Etat souhaite réellement éveiller les Tunisiens, il est nécessaire qu’ils puissent écouter ce témoignage.
Comment interprétez-vous le retour sur la scène politique du culte de Bourguiba et même du courant destourien ?
Bourguiba est un génie mais il n’a pas rendu service à la Tunisie en effaçant toutes les opinions différentes. Les gens redécouvrent aujourd’hui l’authenticité du mouvement national à travers son histoire.
Pour Bourguiba, c’est sa volonté de s’ériger en libérateur de la Tunisie qui l’a perdue. Notamment quand il a appelé à ne pas observer le carême pour des raisons économiques. Même les vrais destouriens ont été malmenés à la fin car ils étaient fidèles à une certaine conservation de la mémoire et de la tradition. Pour moi, dès le complot de 1962, Bourguiba aurait dû se rendre compte de ses excès. C’est une grave erreur de sa part, de ne pas avoir su se retirer de la scène politique.
Aujourd’hui, nous découvrons à travers de nombreux témoignages, un système malveillant qui a orchestré les tortures de nombreux opposants politiques. En ce qui concerne son retour au sein des partis actuels ou des discours de certains politiciens, la propagande des hommes politiques qui tentent d’amplifier son rôle n’est orientée que sur une seule partie de l’homme. Ils ne voient pas les autres leaders qui ont pu contribuer au mouvement destourien comme Habib Thameur ou Salah Ben Youssef.
Vous parlez beaucoup de Bourguiba mais qu’en est-il de Ben Ali ? Là aussi, le travail de mémoire nationale est important ?
On ne peut pas comparer les deux périodes, l’une est devenue une période honnie et honteuse pour beaucoup de Tunisiens, l’autre a juste besoin que l’on restaure une certaine vérité sur des zones d’ombre.
La période de Ben Ali mérite d’être étudiée à la lumière des témoignages mais pas de la même façon. Il faut réécrire une histoire qui a été galvaudée par certains historiens vendus au régime et qui ont fait l’éloge de Ben Ali. Tout comme il faut sensibiliser les jeunes à cette histoire qui a été mise de côté par un système éducatif devenu médiocre sous la dictature. La Révolution a permis de restaurer les archives de l’ère Bourguiba qui sont actuellement à la présidence mais qui devraient être au sein des archives nationales en tant que patrimoine. Elle a aussi permis de mettre à jour le cas des archives du RCD. Les responsables des ministères de la Justice, de l’Intérieur doivent comprendre que ces archives appartiennent aussi au peuple tunisien. Le danger dans le cas des archives de l’ATCE ou même de celles de la police politique, c’est qu’elles seraient peut-être détruites d’où la nécessité de les remettre au plus vite aux archives nationales. Les directeurs de prison détiennent aussi des archives qu’ils sont en mesure de détruire si un veto officiel n’est pas mis. Il existe une loi qui date de 1991 sur l’accessibilité aux archives et leur conservation sur une durée de soixante ans qui peut réguler celà. Nous devrions également créer des groupes de travail avec des juristes, des anthropologues, et des citoyens afin de mieux traiter cette question.
Restaurer la mémoire, semble aussi être une manœuvre politique en restaurant parfois des choses qui avaient été supprimées sous Bourguiba comme la réouverture récente de la Zitouna par exemple ?
Oui, mais le problème c’est qu’aujourd’hui, il y a une certaine régression. La réouverture de la Zitouna par exemple est très grave car le temps de l’ancienne Zitouna n’est plus le même. Il y a un legs scientifique de la Zitouna mais aujourd’hui beaucoup de questions se posent : Qui va enseigner quoi à la Zitouna ? J’ai l’impression qu’on l’a ressuscitée avec seulement une vague idée de ce qu’elle représentait. Il n’y a pas de programme ou de vision stratégique de ce qu’on veut faire de la Zitouna.
C’est une sorte de nostalgie mal placée. Nous manquons de moyens scientifiques de bon niveau pour promouvoir une réelle nouvelle Zitouna à la hauteur des grands penseurs. Pour que le rapport à la mémoire ou au passé se stabilise, il faudra de toute façon quelques années avant que la situation ne s’éclaircisse.
Parmi les fondements d’une Tunisie nouvelle, il faut réconcilier les Tunisiens avec la lecture. Nous avons d’un côté une intelligentsia francophone qui lit le français et de l’autre, tout un pan des Tunisiens qui lit plutôt l’arabe. Nous devons écrire d’avantage en arabe et redonner une certaine valeur à l’ouvrage papier.
Bourguiba est un génie mais il n’a pas rendu service à la Tunisie en effaçant toutes les opinions différentes. Les gens redécouvrent aujourd’hui l’authenticité du mouvement national à travers son histoire. Pour Bourguiba, c’est sa volonté de s’ériger en libérateur de la Tunisie qui l’a perdue.
Lilia Blaise