Pour exprimer sa gratitude envers les millions de touristes qui nous ont rendu visite cette année en dépit du couvre-feu, de la menace salafiste, des coupures d’eau et d’électricité, et des montagnes de détritus à chaque coin de rue, le député-philosophe d’Ennahdha, Abou Yârab Marzouki, a déclaré lors du dernier congrès de son parti que le tourisme est «une forme de prostitution clandestine».
Au beau milieu de la saison touristique, il fallait oser ! Je ne savais pas qu’une activité qui, depuis près de 50 ans nourrit des centaines de milliers de familles tunisiennes et participe à la croissance de notre pays pouvait s’apparenter au plus vieux métier du monde. J’étais loin d’imaginer qu’il s’agissait d’une activité déshonorante que seules des femmes de mauvaises vie pratiquent moyennant quelques dinars. Au terme de quelle cogitation enfiévrée, notre philosophe a-t-il pondu cette énormité ? Sur quel trottoir a-t-il pu trébucher pour se fendre d’une ânerie pareille ? Quelle mauvaise rencontre passée a pu susciter un tel amalgame ? Je crains que sans une psychanalyse prolongée de l’intéressé nous restions à court de réponse. Quand on en vient à diaboliser une activité économique honorable et à la rabaisser au niveau d’un sordide trafic de corps humain, c’est que le mal est bien enraciné et qu’il faudra bien plus que ses quelques lignes pour l’exorciser.
La poudre a parlé, et Baroudi a tonné : d’après lui, nous vivons sous une république bananière. Les députés de la Troïka ont eu beau s’étrangler d’indignation, leurs poings vengeurs se dressaient, le député Baroudi a paisiblement répété tout le bien qu’il pense de notre système politique actuel. En fait, j’ai bien peur qu’il soit en deçà de la réalité et qu’il faille carrément nous interroger si nous sommes parvenus au stade d’une république. Avant même de savoir si nous sommes sous le joug de la banane ou de la groseille, posons-nous la question de savoir si les critères de la «res publicae» sont satisfaits chez nous. Je n’invente rien en rappelant qu’une république n’est pas une simple appellation que l’on s’octroie encore moins une décoration dont on se pare ; La Corée du Nord, la Birmanie sont des républiques dont on connaît l’attachement aux valeurs républicaines. Pour ne plus figurer dans la catégorie des républiques factices ou nominales, je reste persuadé qu’un long cheminement est nécessaire et un patient apprentissage des valeurs démocratiques inévitable. Les naïfs de tous bords qui pensent qu’après plus d’un demi-siècle de despotisme plus ou moins éclairé, nous allons allègrement passer en première division et mériter le titre convoité de république ont toute ma sympathie. Il n’y a pas de vraie république sans respect de principes fondamentaux tels que la continuité de l’Etat, la liberté d’association, de conscience, de l’intangibilité des droits de la défense, de la sacralité de la propriété privée. Dans les grandes démocraties, on appelle cela le «bloc de constitutionnalité» à savoir un corps de principes et de normes ayant une valeur constitutionnelle et qui, par suite, prime sur la loi. Un examen lucide et non partisan des mois qui nous séparent du 14 janvier ferait apparaître cruellement que ces principes fondamentaux sont régulièrement malmenés dans notre pays. Les exemples d’atteintes à la liberté de conscience, d’exclusion d’adversaires politiques, d’excommunication, d’interdiction de circulation, de confiscations illégales et de spoliations de propriétés privées, de révocations abusives se ramassent à la pelle et sont, du reste, répertoriés par des ONG vigilantes. Quand dans un pays qui se targue d’être une république, on peut être taxé de corrompu, de vendu et de mécréant par le premier minable, qu’on peut appeler publiquement au meurtre sans risque, il faut avoir la modestie de reconnaître que le chemin est encore long et plutôt escarpé. Quand nos gouvernants cesseront de se gargariser avec des slogans creux et œuvreront à l’édification d’un Etat de Droit alors il nous saura permis de prétendre à l’écharpe républicaine. Pour toutes ces raisons, j’estime que les propos du député Baroudi n’avaient rien de particulièrement choquant et qu’ils étaient même assez injustes pour la corporation des bananiers…
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