Tribune
Publié le 26/07/2012
Ben Salah au 9ème congrès d’Ennahdha: Leçon donnée au salafisme par l’échec du socialisme

Chercher à imposer une idéologie ou un programme d’action par la coercition, heurte la population et sème les germes de la protestation.

Depuis 1969, Ahmed Ben Salah symbolise l’échec des projets, ou des idées, infligés au peuple rétif, mais opprimé. Aujourd’hui, très remarqué, le voici installé au premier rang des invités au congrès. Sur le plan formel, son anti modèle plane sur l’un des problèmes posés à l’Assemblée. L’actuelle Tunisie vit au rythme d’un conflit théorique et pratique. La fronde gronde contre l’inquisition et les tentatives d’inculquer la croyance par la violence.

Pour les salafistes, la transition vers une société où régnera sans partage la Chariaa, fut au principe de la Révolution. Pour les modernistes, la substitution de l’Etat civil au système totalitaire animait l’insurrection de la jeunesse populaire. Une fois au pouvoir, les tenants de l’option islamiste ont à voir avec la gestion des flux salafistes et modernistes. Un beau matin pour les uns, mais un triste soir pour les autres, ces nahdhaouis embarquent dans la même galère avec tous les Tunisiens gais, sournois, résignés ou chagrins. Venus nombreux au congrès, les présents ovationnent les dirigeants. L’insistance des orateurs sur l’exigence démocratique et moderniste semble répliquer aux propos tenus par les prédicateurs salafistes. Voici peu ils recommandaient l’exil aux kouffars, ces partisans de l’Etat civil. Dans ces conditions, celles des signaux contradictoires, l’islamiste ne pouvait inviter au congrès le salafiste.

Il aurait sans doute revendiqué la bifurcation de l’Etat vers l’institution de la Charia en guise de source exclusive des lois. Une telle prise de parole conforterait le soupçon afférent à la connivence des nahdaouis avec les salafistes. Les partisans de l’extrême gauche n’auraient pu manquer d’accuser le ministre de l’Intérieur d’avoir vendu la mèche aux coupeurs de route, à l’heure où leur furie tombait sur Néjib Chebbi. Fondée ou erronée, cette manière de croire a partie liée avec l’histoire.

Pour la campagne électorale, Rchid Khechana, membre du parti alors présidé par Chebbi, allait vers le kairouanais. A mi-chemin des motards l’arrêtent et l’agressent de bon matin. Arrivé à Kairouan, il court chercher refuge au gouvernorat où les sbires déchaînés redoublent de férocité. Le visage livide, Rchid surprend à la fenêtre le gouverneur et son air placide. Revenu ensanglanté au local de son parti, l’agressé témoigne de cela et j’y étais. Ya hasra ! Maintenant, la distance prise par les nahdhaouis vis-à-vis des salafistes contribue à éloigner le spectre d’une représentation et de pratiques réfutées par une large part de la population. Le rejet de la politique menée par Ben Salah rejoint ce débat.

L’appropriation des moyens de production par l’Etat et la marginalisation des anciens propriétaires leur inflige les pires dégâts.

L’invité inattendu suggère l’homologie formelle des procédés, par-delà, les connotations profane et sacrée des projets mal aimés. Recueillie le 16 juillet 2012, une histoire de vie incarne les effets dévastateurs des visions parachutées sans consultation ni participation.

Âgé de 62 ans, Taoufik Glenza me livre ce témoignage, où l’indignation contre l’injustice et la spoliation nourrit le courage de la réaction : «Nous étions une famille aisée. Entre une après-midi et son crépuscule, nous nous sommes retrouvés dans la misère. Mon père Abdallah Glenza, exportateur d’agrumes, possédait une entreprise à Menzel Bou Zelfa. Les hommes de Ben Salah sont venus par surprise avec des papiers officiels. Accompagnés de policiers, ils ont ordonné à mon père de sortir avec les employés. Ils ont tout confisqué, même l’argent de la caisse et les camions. Mon père leur a demandé ce qu’il allait devenir avec sa famille. Ils lui ont répondu que cela était son affaire. Peu après, nous n’avions plus de quoi manger. Mon père s’est mis à boire.

Il rentrait saoul et il se cognait la tête contre les murs. Ma mère passait toute la journée à pleurer. Sans le dire aux parents, j’ai quitté l’école pour aller travailler dans un garage avenue de Carthage. Le matin je sortais avec mon cartable pour ne pas éveiller les soupçons. C’était un salaire dérisoire, mais je rapportais quelque chose à manger. Mon père avait un colt américain dans son tiroir. J’ai mis le cran d’arrêt, j’ai fourré le révolver dans ma veste et j’ai quitté la maison dès l’aube. J’ai marché à pied de Ben Arous à Radès. Je voulais tuer Ben Salah pour tout le calvaire qu’il nous avait fait endurer. Sa maison était difficile d’accès. J’épiais de loin. Soudain les gardes lèvent la barrière et la voiture passe à toute vitesse. J’ai réalisé que je ne pouvais pas l’atteindre et j’ai rebroussé chemin».

Quand Ben Salah, le bouc émissaire, fut incarcéré après l’implosion du «socialisme destourien», Bourguiba eut ce mot prémonitoire eu égard au débat engagé aujourd’hui, à propos de la charia : «Nous ne pouvons guider les gens au paradis avec des chaînes». N’est-ce pas ainsi que tiennent à sauver nos âmes certains salafistes dans ce monde, où par-delà l’espace et le temps, «les couleurs, les parfums et les sons se répondent ?»

Sociologue sans le savoir, Baudelaire promenait partout, son flair.

 

Khalil Zamiti
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