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Publié le 12/07/2012
Bartolomeo Pirone, Professeur de Civilisations Orientales à l’Université Pontificale du Latran-Rome

 

 

 

 

 

 

 

 


Bartolomeo Pirone, Professeur de Civilisations Orientales à l’Université Pontificale  du Latran-Rome: “Le spectre d’un retour de l’autoritarisme n’est pas loin”

 

Natif de Caserte, dans la région de Naples, le Professeur Pirone est une référence en matière de langues et civilisations orientales. Formé à Rome au sein du collège des Pères franciscains de la Terre sainte, il y perfectionna sa connaissance du latin, du grec et de l’arabe. Diplômé de l’Institut Oriental de Naples, il choisit de se  consacrer à l’étude du Monde arabo-islamique. Il étudia, notamment les sciences coraniques à la mosquée D’al Aqsa à Jérusalem sous la férule du futur grand Mufti d’Al Qods, Ikrimah Sabri. Docteur en Théologie de l’Université de Naples, il y enseigna la langue et la littérature arabes durant des années. Après de longs séjours académiques dans des pays arabes, le Professeur Pirone assure actuellement un cours magistral sur les rapports entre Islam et Chrétienté à L’université pontificale du Latran à Rome. De passage à Tunis, il a eu l’amabilité  de nous accorder cette interview.

 

Quel a été l’apport de l’Eglise et des Ordres religieux dans le développement des études orientales ?

L’Eglise est par nature universelle et tient tout particulièrement au bien-être et au développement harmonieux de l’homme dans n’importe quel contexte historique, social, ou religieux de son existence. Cette vocation provient de l’enseignement même du Christ. Comme d’autres institutions, elle a traversé des périodes ténébreuses et difficiles agitées par des revendications sociales, politiques, et parfois philosophiques contraires à sa propre doctrine. Ses réactions furent souvent intransigeantes et contraires au respect de la liberté individuelle des hommes. Le Moyen-âge fut une période dont il faudrait oublier tant de choses. Mais l’Histoire de l’Eglise, surtout à ses débuts ou lors des derniers siècles, est en phase de récupération de ses valeurs les plus authentiques. La naissance d’une Eglise d’Orient a permis le développement d’un mouvement missionnaire dont l’objectif est de soutenir la foi des populations chrétiennes d’Orient, de maintenir vivaces leurs rites et leurs usages, de former le clergé local, et de manière générale d’enrichir leurs canons traditionnels avec les principes généraux du Droit canonique ecclésiastique.

Les artisans et les promoteurs de cette activité culturelle et formatrice, agissant pour le compte de l’Eglise, furent les grands Ordres religieux comme les Franciscains, présents en Orient depuis l’époque de leur fondateur Saint François d’Assise et désignés officiellement gardiens des Lieux Saints. Les Capucins essentiellement au Liban et en Afrique du Nord, les Carmélites et les Jésuites, les Dominicains, les Lazaristes avec leurs écoles performantes, les Salésiens avec leurs instituts de formation professionnelle à destination  de la jeunesse arabe, les Pères Blancs pour leur compétence en matière de connaissance des cultures locales. A tous ceux-là nous devons d’excellentes études et recherches sur la Bible et l’archéologie, sur le Monde islamique. Leurs centres culturels à Jérusalem, à Damas, au Caire demeurent le meilleur témoignage de cet intérêt.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à dédier votre vie à la civilisation et aux lettres arabes ?

Ma fascination pour la culture arabe date de ma prime jeunesse ; mon goût pour les langues, et notamment pour l’arabe,  a accentué cet engouement. Ma formation à l’Institut Oriental de Naples a été décisive dans mes choix scientifiques futurs en affirmant ma passion pour la civilisation arabe. Je me souviens avoir étudié l’arabe de jour et de nuit. J’ai également la chance d’avoir eu d’illustres enseignants ; le premier d’entre eux était un Franciscain d’origine palestinienne, puis un autre natif de Bethléem, ensuite un maronite libanais et puis de vénérables cheikhs d’al Aqsa à Jérusalem. J’étais comme un bédouin au milieu de la culture arabe avec un intérêt qui fluctuait  de la littérature à la philologie en passant par la théologie islamique.

La littérature arabo-chrétienne de l’avènement de l’Islam jusqu’au 15e siècle est pour moi un champ d’investigation dont je ne me lasse pas et pour lequel j’ai une véritable passion. Je dois préciser que ma formation culturelle n’étant pas, heureusement, sectorielle ou limitée à un champ d’étude spécifique, m’a porté à rechercher le dénominateur commun entre toutes les cultures, ce point de rencontre de tous les hommes dans l’Homme. Trouver le  fil conducteur, savoir écouter la voix des autres a été toujours pour moi le viatique de l’aventure humaine.

 

Quels sont les auteurs ou les intellectuels arabes qui vous ont le plus influencé ?

Je ne parlerai pas d’influence mais plutôt de la nécessité de découvrir les moments saillants de leur formation, d’identifier les influences qui ont conditionné leur œuvre. J’ai ainsi beaucoup d’admiration pour Gibran Khalil Gibran que j’ai d’ailleurs beaucoup étudié mais également pour Mikhail Nuayma, Amin Al Rihani, et les auteurs de la «Al rabitah Al Qalamiyya». J’apprécie particulièrement les poètes palestiniens, les grands du théâtre arabe, les grand narrateurs contemporains tels que Nagib Mahfuz. Ne citer que ceux-là est commettre une injustice envers tous ceux qui ont constellé mes insomnies.

 

Nous savons que vous avez longuement séjourné dans le Monde arabe ; dites-nous quelque chose de ces séjours ?

Il y a d’abord  la foudre de l’amour qui m’a fulminé un jour de décembre 1974 à Beyrouth ; elle s’appelait Rita et c’était une jeune libanaise aux beaux yeux. Mais déjà en 1961, j’avais entrevu le port libanais après un passage par Alexandrie. Puis ce fût Damas et Amman. Depuis, j’ai poussé tant de portes d’Orient et j’y suis retourné avec toujours cette angoisse que tout puisse être détruit. Je dois le dire avec douleur mais les yeux des cités de l’Orient ne reflètent plus le même ciel étoilé d’autrefois : le naufrage de l’Orient est patent.

 

Comment analysez-vous les révolutions arabes et qu’évoquent-elles pour vous ?

Le printemps fut seulement un parfum fugace sous nos narines. Aujourd’hui, nous sommes en plein dans l’automne, des arbres sans feuilles, la désolation qui voit arriver l’hiver…Il faudra se demander ce que sera cet hiver pour entrevoir ce que pourrait être un nouveau printemps. L’échiquier moyen-oriental étouffé par la géopolitique, traversé par le fanatisme et l’exclusion est en pleine mutation. Le spectre d’un retour de l’autoritarisme n’est pas loin et rien n’indique qu’un consensus sur un leadership convaincant soit en passe de s’affirmer. L’expérience algérienne récente est là pour l’attester.

 

Comment voyez-vous l’avenir des études orientales en Europe et que faudrait-il faire pour les promouvoir ?

Nous continuons en Europe à connaître un intérêt croissant pour les études orientales. Quand je parle de l’Orient, de ses valeurs, de sa culture, de son histoire, de ses populations, de ses traditions, on me dit que je suis arabophile. C’est peut-être le cas. Selon moi,  un arabophile n’est qu’un rameau du grand arbre de la civilisation. Il y a en Europe une réelle ouverture qui s’explique par le fait que nous ne subissons pas des barrières culturelles suffocantes. Cette liberté est la meilleure garante de l’objectivité de nos recherches et de nos études. 

Néanmoins tant reste à faire et notamment encourager la création de centres de formation et de rencontres entre chercheurs d’Orient et d’Occident. Il faut mobiliser des fonds pour soutenir des recherches souvent très coûteuses. Pourquoi le Monde arabe n’assume-t-il pas la responsabilité de reconnaître et d’apprécier ce que les Orientalistes font pour enseigner et diffuser son patrimoine religieux, historique, éthique et philosophique ? J’ai enseigné pendant plus de 40 ans la littérature arabe et la culture islamique et j’attends toujours  qu’une institution culturelle arabe me gratifie d’une reconnaissance officielle. Mais ce serait présomptueux de ma part et par conséquent je ne la solliciterais pas.                                                                             

 


 

L’échiquier moyen-oriental étouffé par la géopolitique, traversé par le fanatisme et l’exclusion est en pleine mutation. Le spectre d’un retour de l’autoritarisme n’est pas loin et rien n’indique qu’un consensus sur un leadership convaincant soit en passe de s’affirmer. L’expérience algérienne récente est là pour l’attester.

 

Un arabophile n’est qu’un rameau du grand arbre de la civilisation. Il y a en Europe une réelle ouverture qui s’explique par le fait que nous ne subissons pas des barrières culturelles suffocantes. Cette liberté est la meilleure garante de l’objectivité de nos recherches et de nos études.

Samir Ben Makhlouf
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